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LE SENEGAL ENTRE DANS L’ERE DES VILLES SANS ARBRES

  Enregistrer au format PDF  envoyer l'article par mail title=    Date de publication : samedi 25 juin 2016
Un parc zoologique à Hann, quelques baobabs encore debout dans les villages traditionnels à Ngor, Yoff, Yarakh ou Cambérène, ajoutés à de vieux figuiers, autres cailcédrats et badamiers mal entretenus, le patrimoine vert de la capitale sénégalaise ne cesse de s’appauvrir chaque jour. A Dakar, dont le nom est lié à la présence d’un arbre, le tamarinier, la situation de l’arbre s’aggrave et le risque est grand de voir disparaître pour de bon, les derniers grands arbres comme le baobab. Que vaut d’ailleurs cet arbre dans les programmes d’esthétique urbaine et d’aménagement les plus récents ? Pendant qu’on a presque plus rien à observer dans certaines cités d’Afrique en terme de paysage urbain, les villes qui se respectent dans le monde, luttent encore pour conserver dans leur patrimoine, un fond vert essentiellement composé d’arbres. Au même moment, dans les villes sénégalaises et sur les grandes avenues, aucun arbre qui meurt n’est remplacé. Après les efforts de reboisement, des années 50-70 avec le cailcédrat comme espèce d’ornement et au centre des projets d’urbanisation, voici venu l’ère des villes sans arbres.

source : www.seneplus.com - 26/02/2016

Sortir d’un aéroport ou d’une gare et s’émouvoir de la vue qu’on a sur un espace, le rêve pour les amoureux du voyage. Traverser une petite cité en profitant des parfums et de l’air qu’on respire, ce n’est pas tout le temps qu’on a cette chance. Comme passer sur un endroit et garder le souvenir d’un arbre, dont l’espèce est méconnue, qu’on a aperçu au loin. La chose est presque devenue inhabituelle dans les villes africaines, tant on a du mal à faire un reboisement correct et bien pensé. Et, pourtant, ce sont des images presque normales des cités qu’on a découvert enfant, au gré des déplacements en gardant le souvenir pour l’éternité. Les exemples ne manquent pas pour une certaine époque, mais, aujourd’hui, ils sont devenus exceptionnels.

Le souvenir des premières vacances à Ziguinchor, ville enfoncée au cœur des arbres de la verte Casamance et un peu partout dans les vieilles cités de cette belle région naturelle, (Sédhiou, Kolda, Massassoum, Oussouye) sont restées gravées dans certaines mémoires d’enfant. La longue traversée qui vous offre toute la ville de Thiès ou encore en entrant à Dakar, avec Jardiparc et toute la Niaye à droite de votre vue qui s’offraient à vous. Et encore l’entrée de Sédhiou ou de Kolda, avec les rizières accostées à la ville, à l’intérieur desquelles, se tenaient encore debout, toutes ces espèces d’arbres de la savane ( tamarinier , baobab , fromager , detarium , figuier , rônier , palmiers , manguier , l’anacardier etc). La belle vue. Mais, des images d’Epinal et d’une certaine époque gravées encore dans les mémoires d’enfant…

Simplement pour dire que lire, sentir, vibrer avec une ville, n’est pas donné à tout le monde. Regarder la marche du monde et s’émerveiller de la beauté que l’on voit chez les autres, quand on a la chance de faire quelques voyages, voilà qui semble devenir le propre des peuples du monde. Et, penser qu’en Afrique, il n’est pas au centre des préoccupations de l’État, des pouvoirs locaux, peut faire mal à certains observateurs qui ne sont pas forcément des écologistes.

New York, Tokyo, Rio de Janeiro, Nanjing en Chine, on ne s’en lasse pas de visiter et de revisiter ces villes. Ici, tout semble fasciner celui qui vient d’ailleurs à la découverte d’autres horizons, au moment où sur, le continent où l’on connaît le taux de croissance le plus impressionnant de ces 50 dernières années, le regard sur les vieilles villes est de plus en plus désolant, selon que l’on rentre à Kaolack, Tambacounda, Bamako, Lagos ou Niamey. Ne saurions-nous pas préserver ou réinventer la ville avec une nouvelle esthétique ?

Au moment où jamais on a vu autant d’architectes, d’urbanistes et de spécialistes se pencher sur l’habitat, le logement, les villes n’ont jamais été aussi laides. Aussi mal dessinées et parfois anarchiques et sans âme. La conséquence est que le tourisme se meurt car attirer des mouches avec ce vinaigre qui « pue »… Impossible.

SUR LA POINTE OCCIDENTALE DU CONTINENT : Dakar a choisi le béton depuis longtemps

Une fonction esthétique, doublée d’une fonction économique et sociale, l’arbre est véritablement un symbole de la ville et de la vie, voila comment Jean Lamontagne, consultant en arboriculture et enseignant au Centre de formation professionnelle Fierbourg, définit la place de l’arbre dans les programmes d’urbanisme et d’architecture. « L’arbre est, selon lui, un inhibiteur d’accidents. Sa présence en bordure des voies rapides permet la réduction des vents. Ces aménagements aident à réduire la poudrerie durant l’hiver (ce qui augmente la visibilité), servent de barrières aux automobilistes circulant entre les deux voies et réduisent l’éblouissement causé par le soleil. Les végétaux contribuent donc, à leur façon, à réduire le nombre d’accidents routiers. »

Avec 248.000 arbres alignés, Madrid serait la capitale la plus riche en alignements en Europe, derrière Tokyo dans le monde, ou en bosquet, associé ou non à une flore herbacée, épiphyte. Il est aussi parfois en situation de jardin privé ou parc urbain, voire de forêt urbaine ou périurbaine. New York, avec Central Park, est un des modèles urbains à l’intérieur duquel se trouvent les mélanges d’aménagement et d’urbanisation verts les plus affirmés avec l’élément arboricole autour.

Pour une ville ancienne établie sur le littoral ouest-africain, Dakar est aussi une pointe du continent qui a connu de grands arbres avant qu’elle ne devienne la grande agglomération d’aujourd’hui. Fromagers, baobabs, tamariniers, ditakh (Detarium senegalensis)… Toutes ces grandes espèces de la savane africaine et tropicale sont présentes dans la ville jusqu’à ces dernières années.

Un petit coin du centre de la capitale en est le symbole. Mbott, au cœur du vieux Dakar, à cheval entre la Médina et le Plateau. Dans la cour d’une maison, un fromager géant, avec ses racines qui plongent dans le sol, comme des piquets plantés ici, il y a longtemps, tient encore debout. Cet arbre totem des familles lébous doit sa survie au fait qu’il est un symbole pour une famille, les Paye. Un arbre et un Penc (lisez Penthie en français), voilà qui permet de sauver aussi quelques baobabs comme celui qui est à côté de la mosquée de Santhiaba. Mais, où sont passées ces autres espèces qui peuplaient certains coins de la ville de Dakar ?

L’arbre en ville a souvent eu une fonction et une valeur, mais il tend à disparaître dans les nouvelles formes d’urbanisation qui sont montées ici et là en Afrique. Le Sénégal ne fait pas exception. Dans les grandes banlieues comme Pikine, Guédiawaye, les Parcelles Assainies, le vert a disparu des voies, si elles existent. Dans ces endroits à part, de la ville de Dakar, les municipalités qui ont pourtant des espaces verts dans leurs projets et programmes, ne parviennent à aménager ; aucune portion de terre n’a été laissée à l’arbre ou à la verdure, à commencer par l’intérieur des écoles primaires et secondaires.

A Abidjan, la dernière rumeur autour de la présence ou non de la fièvre Ebola, « transmise » par les chauves-souris, a été le prétexte pour ôter le centre ville et le Plateau de nombreuses espèces d’arbres dont des badamiers et des manguiers qui proliféraient le long des grandes avenues. Abidjan, même située dans une des parties les plus arrosées de la sous-région, n’est plus la ville verte qu’elle a été dans certaines zones. Dans une ville où les gens évitaient de se saluer en allant à la messe, par peur d’attraper le virus des mains d’un autre, l’arbre était devenu, un symbole de la désocialisation au lieu d’être, par le fruit qu’il donne, l’ombre et le feuillage qui permettent d’atténuer les raisons de soleil, le lieu de rassemblement. L’arbre à palabre semble avoir vécu…

ÉLÉMENT VIVANT DU PATRIMOINE ET DE LA QUALITÉ DE VIE : Un facteur d’équilibre urbain

Les arbres et arbustes donnent une dimension humaine à la ville et au paysage urbain. Les plantations de rue créent un espace plus confortable pour les piétons. Les gens sont plus intéressés à circuler à pied, en empruntant des rues agréables. Les arbres servent également à séparer l’espace piétonnier de l’espace routier, lorsqu’ils sont plantés en banquette et assurent ainsi un sentiment de sécurité aux piétons. Toutes choses que les villes sénégalaises continuent de balayer de leur environnement, avec des espaces piétons complètement bouchés. En direction de la banlieue, il n’y a presque rien sur les routes. Dans le centre ville, les arbres meurent sur les avenues que sont Lamine Guèye, Georges Pompidou etc. Sur la rue Carnot, par exemple, vous n’avez plus aucun arbre sur un rayon de plus d’un kilomètre.

Pour les spécialistes de paysages (géographes, architectes, urbanistes, artistes etc.), l’arbre est d’abord un être vivant, un élément important de nombreux écosystèmes, en interaction durable avec de nombreuses espèces. C’est aussi un perchoir et un support pour des épiphytes, champignons lignicoles et plantes grimpantes. C’est enfin, un habitat pour de nombreuses espèces de vertébrés (oiseaux, chauves-souris, micromammifères), à tous les âges de sa vie, et dans la rhizosphère, y compris bien après sa mort. L’arbre est l’ornementation et aussi un autre palier de cette esthétique urbaine.

La végétation, particulièrement les arbres, améliore aussi l’esthétique du paysage urbain, en créant un changement de texture, un contraste de couleur et de forme par rapport aux bâtiments adjacents. L’arbre d’ornement qui borde les grandes voies, est caractérisé par la beauté de sa floraison spectaculaire, de son feuillage, de sa forme, de sa couleur, de la texture de son écorce et de toutes les autres caractéristiques ornementales. Sous toutes ces formes, l’arbre est aussi perçu par les spécialistes comme ayant un grand attrait touristique. Les habitants des grandes villes ne sont pas sans connaître les parcs, les boisés et les quartiers pourvus de magnifiques arbres. L’engouement pour de tels sites suscite l’intérêt d’un grand nombre d’individus. Les boisés et les parcs urbains à haut potentiel ligneux font également la convoitise des touristes. Ceci est un atout économique non négligeable pour une municipalité. Construit au début du siècle dernier dans un espace complètement envahi par la végétation, l’espace qu’occupe actuellement l’université de Dakar, est une vieille forêt dans la ville où l’on peut encore observer quelques palmiers, des baobabs qui défient les âges, des fromagers de plus d’un siècle d’existence, des balanites etc. Et, pourtant, dans les cours d’urbanisme et de gestion urbaine, l’arbre a été toujours considéré comme un bien commun et une source de services écosystémiques, voire comme étant d’intérêt public et général ; cela, pour des raisons sociologiques, psychologiques, politiques, éthiques…

Mame Aly KONTE

A suivre Ce dossier est a été réalisé en hommage à M. Alioune Diagne Mbor, Président de l’Association sénégalaise des amis de la nature (Asan) décédé le mercredi 13 janvier dernier à l’âge de 93 ans.




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