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Boris Boubacar Diop, écrivain sénégalais : “ Il faut décomplexer les Africains”

  Enregistrer au format PDF  envoyer l'article par mail title=    Date de publication : lundi 22 novembre 2010
Invité d’honneur du Prix Ivoire de la littérature d’expression francophone organisé par l’association Akwaba Culture, Boris Boubacar Diop, écrivain sénégalais parle de la littérature du continent. Afro-optimiste, il donne son point de vue sur ce qui se réalise sur le continent au plan littéraire et il précise le combat à mener pour l’Afrique.

source : www.seneweb.com - 20 novembre, 2010

Vous êtes présent en Côte d’ivoire dans le cadre de la cérémonie de remise du Prix littéraire d’expression francophone. Quelle est l’utilité d’un tel prix pour l’Afrique ?

Tout le monde en a rêvé et Akwaba culture l’a réalisé. A partir du moment où elle se tient en Côte d’Ivoire, en terre africaine, cela appartient à l’ensemble du continent. On est tous fiers d’être invités à cette troisième édition. Trois éditions, cela signifie que ce prix est encore très jeune. Donc il y a beaucoup d’obstacles qui vont continuer à se dresser sur le chemin, mais qu’il faut anticiper. Ne pas se dire c’est un prix africain et le restreindre à une partie de l’Afrique. Même s’il s’agit de la langue française, il ne faut pas oublier l’Afrique du nord. On a cette fâcheuse tendance d’oublier nos frères de la partie septentrionale du continent. Tel que je vois les choses se faire, je suis particulièrement optimiste.

Pensez-vous qu’il est opportun d’avoir un tel prix en Afrique et quelle peut être sa portée au plan mondial ?

Ah oui. Comme je l’ai dit, tout le monde l’a rêvé et cela se réalise en Côte d’Ivoire, un pays d’ailleurs qui affirme sa vocation d’espace de créativité. Il y a beaucoup de choses nouvelles qui viennent de ce pays. Mais, il ne tient qu’aux médias, aux auteurs, aux organisateurs, aux éditeurs, aux libraires et au grand public de s’y mettre pour que le prix s’impose. Tous les prix dont on parle aujourd’hui y compris le plus grand d’entre eux, le Prix Nobel de littérature, quand ça a commencé, ce n’était pas aussi grand que cela.

Croyez-vous que tout a été mis en œuvre pour pérenniser ce prix ?

J’ai l’habitude de voyager, au demeurant, je pense que oui.

Parmi les auteurs sélectionnés, quels sont ceux que vous appréciez ?

Il y a deux auteurs, que je connais, présélectionnés. L’une est sénégalaise, Nafissatou Dia Diouf, qui a beaucoup de talents. Je suis content que le jury l’ait choisie. Et, une très bonne amie à moi, un grand nom de la littérature ivoirienne, Véronique Tadjo. Mais, je ne sais pas qui sera le lauréat. Quel but recherchez-vous à travers l’écriture d’un livre ?

Je suis romancier à l’origine. Quand on est romancier, au départ, la seule idée, c’est de dire : il était une fois. Et de continuer. C’est-à-dire, on veut raconter une histoire. Il fait passer ceci et faire passer cela. Cela s’est terminé bien ou mal. Petit à petit, évidemment, on aboutit à ce qu’on recherche. Parce qu’une carrière d’écrivain doit être comprise dans son évolution. Car, au fur et à mesure, le public nous tire. Il dit, c’est de belles histoires que vous racontez, "il était une fois’’. Mais, que dites-vous de ce qui se passe autour de vous : l’injustice, la corruption, la misère, les différents problèmes politiques, dont l’Afrique a sa part mais dont elle n’a pas l’exclusivité. Et bien, on se met à parler de ça. Une fois qu’on s’y met, quant on met le doigt, c’est toute la main qui part, ensuite c’est tout le corps et puis, on se retrouve avec l’étiquette et l’habit d’un écrivain engagé. Mais au départ, c’est très innocent.

Quel doit être, aujourd’hui, l’engagement en Afrique selon vous ?

L’engagement en Afrique consiste à dire que l’Afrique est une partie du monde pareille aux autres. Mon combat, contrairement à ce qu’on essaie de nous faire croire que les problèmes de l’Afrique ne sont pas simples, qu’ils sont d’une grande complexité, est de faire comprendre que l’Afrique n’a pas le monopole du mal. Donc, je suis contre l’afro-pessimisme qui consiste à dire : l’Afrique, c’est foutu depuis toujours et pour toujours. Mais en même temps, je refuse le piège qui consiste à dire : oh l’Afrique c’est magnifique. A penser que nous étions là sous notre arbre à palabres, en train de boire notre vin de palme et à raconter nos belles histoires, quand les autres sont venus nous taper dessus, nous diviser, nous aliéner, etc.

Vous dites deux choses à la fois ?

Ce que je suis en train de dire, c’est l’Afrique au-delà du bien et du mal. Une Afrique, partie normale du monde où il y a autant le bien que le mal. Où les phénomènes politiques sont liés à des mécanismes lisibles, que l’on peut analyser, comprendre. Au fond, l’important, c’est de décomplexer les Africains. Qu’ils cessent de regarder leur nombril soit pour s’en dégouter ou pour l’exalter. Aujourd’hui, aucun chef d’Etat au monde ne tue autant de journaliste dans le monde que Vladimir Putin, et pourtant, on ne dit pas que l’Europe, à laquelle appartient Putin est un continent où on passe le temps à assassiner les journalistes. Aucun chef d’Etat au monde ne se comporte de manière aussi indigne que Berlusconi qui a des relations avec des mineures et qui s’en vante. Si c’était un chef d’Etat africain qui l’avait fait, il aurait été critiqué. J’appelle à une analyse lucide, réfléchie et argumentée des problèmes du continent. Il faut juger les pays selon leur performance et ne pas mettre tout le monde dans le même sac.

Le fait d’écrire en langue africaine comme vous le faites aujourd’hui en wolof, porte-t-il ses fruits selon vous ?

Oui, ça marche beaucoup mieux qu’on ne le croit en général. Nous sommes dans une économie du livre. Les livres publiés en wolof s’écoulent plus rapidement que ceux publiés en français. La raison c’est que, au Sénégal, les publications en langues ne sont lues que dans les campagnes. Les journaux n’en parlent pas. La première difficulté c’est que lorsque j’écris en français, je peux être lu par tous mais pour le court terme. La démarche normale dans toutes les littératures du monde est d’écrire dans sa langue et traduire ensuite. Il faut qu’on ait cela à l’esprit. On ne peut pas dire que comme la langue est parlée uniquement dans le pays, on ne peut pas écrire en langue. Vous savez, le grec ne se parle qu’en Grèce, cependant les écrivains de ce pays écrivent en grec. Et vous pouvez vous faire ’’étrangler’’ si vous demandez à un auteur grec d’écrire dans une autre langue. Il en est de même pour l’Italie et de nombreux autres pays.

Que pouvez-vous du prix du livre ?

Dans un pays où le Smig est autour de 40.000 Fcfa, il est difficile d’acheter un livre qui coûte 20.000 Fcfa. Au-delà du prix, la valeur ajoutée des œuvres africaines qui sont éditées en Europe est un manque à gagner pour les économies africaines. C’est-à-dire que ces publications font vivre des milliers de personnes sur ce continent au détriment des Africains.

Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération d’auteurs ?

Vous savez, il y a une corrélation entre l’état du système scolaire, la maîtrise de la langue et la maîtrise de la littérature. Mais le système scolaire est en train de s’effondrer partout

. Cela a quand même une incidence sur le travail des universitaires. Le niveau de l’écriture est très faible. La véritable question n’est pas celle de la littérature elle-même mais plutôt l’éducation des langues qui servent de point d’appui à la littérature. Elle est vraiment à son plus bas niveau et cela se ressent dans la production.

Quelles propositions faites-vous pour pallier cela ?

Nous ne faisons que des constats et c’est ce que nous écrivons.

Entretien réalisé par Sanou Amadou




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