le magazine du Sénégal dans le monde

L’histoire du village de Guélackh

« Sahel, génération durable » : Un documentaire multimédia de Géraldine Sroussi et Benjamin Sire

  Enregistrer au format PDF  envoyer l'article par mail title=    Date de publication : mardi 28 décembre 2010
C’est au cœur du Sahel sénégalais, près de la frontière mauritanienne, à 40 km de Saint-Louis et de l’océan Atlantique que se situe le village peul de Guélack. Pendant très longtemps, les peuls ont été des bergers nomades dont les caravanes tournaient d’un point à l’autre du Sahel en quête de pâturage pour leurs animaux. Guélackh - « îlot de verdure » en peul- était naguère une oasis luxuriante, qui pouvait largement nourrir hommes et animaux qui s’y faisaient halte avant de reprendre la route.

Au moment de la grande sécheresse des années 70, le Sahel fut gagné par les sables et les oasis n’offrirent plus suffisamment d’herbe et d’eau, obligeant nombre des nomades peuls à se sédentariser avec leurs bêtes.
C’est ainsi qu’un millier d’entre eux se répartirent en une dizaine de petits villages dans la zone de l’ancienne oasis de Guélackh.

Guélackh en 1992À cette époque, il n’y avait plus que sable, arbustes desséchés, très peu d’eau, pas de route, pas d’école, pas de médecin, juste des familles et leurs troupeaux qui survivaient difficilement de la vente de lait et de viande.
De fait, nombre d’entre-elles gagnèrent les villes en quête de travail et d’un quotidien plus confortable.

Parce que leurs pères avaient obtenu un emploi dans les chemins de fer, deux enfants du village, Ousmane et Doudou eurent la chance inespérée d’aller à l’école jusqu’au bac puis de suivre une formation complémentaire à Saint-Louis.
Ce bagage aurait pu leur permettre de se faire une bonne situation à Dakar ou même en France mais ils ne pouvaient détacher leurs pensées de leur village abandonné à la misère.
De leurs longues discussions naquirent des idées, des rêves et des projets pour rendre un jour Guélackh autonome et prospère. Ils finirent par s’associer, sur les conseils d’un vieux sage qui conditionna leur succès à leur union.

Tout juste revenus au village, les deux cousins fondèrent le Groupement des Jeunes Eleveurs de Guélackh ainsi que le Centre de Développement Intégré afin de mettre en place une exploitation agricole.
Très difficilement, un ou deux puits furent creusés et des cases retapées, tandis que les femmes transportaient le lait quotidiennement pour le vendre sur les marchés des grandes villes.
L’argent recueilli permettait d’acheter quelques condiments. Les animaux, quant à eux, servaient de monnaie d’échange pour avoir du mil et du riz.
La vie, ici, tenait à un équilibre fragile. Encore une saison des pluies en retard et les animaux, faute de trouver quantité de nourriture suffisante mourraient ou dépérissaient et ne produisaient plus assez de lait.

Malgré les difficultés matérielles, Ousmane et Doudou, mirent rapidement sur pied une école de fortune et y firent eux-mêmes la classe. Au début, il n’y avait qu’une dizaine d’enfants, certaines familles étant réticentes à laisser leur enfants en classe tandis que la conduite des troupeaux réclamait leur présence. Mais Ousmane et Doudou persévérèrent tant pour eux, éradiquer l’ignorance était aussi vital que nourrir les ventres. Ils trouvèrent un compromis avec les habitants et instaurèrent un roulement horaire permettant aux enfants de concilier l’aide qu’ils devaient à leurs familles et leur instruction.

Chaque fois qu’une difficulté se profilait, les deux cousins, motivés par leurs rêves communs et la prédiction du vieux sage, trouvaient des solutions auxquelles les habitants pouvaient s’adapter et participer.

Par ailleurs, à cette époque, le village reçu l’aide de plusieurs ONG, en dépit de la légitime méfiance d’Ousmane et Doudou tant parfois les méthodes de ces structures «  ne tiennent pas compte des réels besoins et créent souvent des dépendances incompatibles avec un développement durable ».

Quelques années plus tard, l’histoire du village prit soudainement un autre tour avec l’arrivée d’un couple de français, Jean-Pierre et Martine qui faisaient un circuit de découverte dans le Nord du Sénégal. Le thé traditionnel fut servi tandis que le chef du village, Ousmane, Doudou et les Français faisaient connaissance, essayant de communiquer au-delà de leurs à priori respectifs, les uns ayant l’habitude du passage d’occidentaux en quête d’étendues désertiques et d’exotisme, qui promettent de vaines aides, les autres de villageois affluant en tendant les mains sans autres mots que : « donne, donne...  » Et là, à Guélackh, pas d’attroupements, pas de demandes de cadeaux, mais un accueil discret, attentif.
Ousmane leur a simplement dit : « Ne faites pas de cadeaux aux enfants car ces cadeaux-là ne produisent rien de bon pour l’avenir, par contre nous avons besoin d’apprendre, il nous faut des conseils pour transformer le lait en formage et d’autres choses encore qui ne sont pas de notre tradition d’éleveurs nomades. » Car pour Ousmane et Doudou, « la solution, c’est beaucoup d’échanges de savoir-faire et un peu d’argent pour amorcer, jamais d’argent comme solution durable ».

Touchés par les idées et les paroles d’Ousmane et Doudou, Jean-Pierre et Martine retournèrent en France en faisant la promesse de revenir avec ce savoir-faire. C’était en 1995 et le début d’une amitié et d’une collaboration qui se poursuit encore aujourd’hui.

Au bout de deux ans, le couple revint au village, accompagné d’une quinzaine de personnes mobilisées pour venir enseigner aux villageois leurs compétences en matière d’élevage, de jardinage, de santé et d’éducation.

Peu de temps après, les premiers essais de fabrication du fromage furent très concluants, laissant espérer des ventes bénéficiaires. Quinze fromages étaient ainsi fabriqués chaque jour puis revendus dans les restaurants de Saint-Louis.
Les femmes furent libérées du transport du lait jusque dans les villes et purent ainsi se consacrer à d’autres activités comme la couture et le batik qui permettaient de fabriquer des vêtements ensuite revendus aux touristes de passage ou sur les marchés.
Puis, très vite, la mise en stabulation des animaux permis de mieux gérer le peu d’herbe disponible, et d’améliorer la qualité et la quantité de lait produit. Grâce à un agriculteur, les villageois apprirent à cultiver un potager de légumes en zone désertique avec des engrais naturels nés des fosses à composte. Djeynaba, la femme d’Ousmane, appris les bases des soins médicaux à donner aux villageois et en particulier aux enfants et aux femmes enceintes.
De plus en plus d’enfants allaient à l’école et des cours pour adultes furent organisés afin de lutter contre l’analphabétisation.
Bientôt, des bâtiments en dur furent construits avec un peu de ciment et des coquillages comme gravier afin d’accueillir les différents ateliers de fabrication qui ouvraient leurs portes (maçonnerie, ferronnerie, ébénisterie, batik, etc.).
C’était le début du renouveau miraculeux de Guélackh. De jour en jour, les familles vivaient de mieux en mieux, les enfants étaient instruits et les adultes avaient chacun un métier, une source de revenus.

Les relations d’amitié entre les peuls et les Français se fortifièrent et c’est dans un élan commun que des projets furent pensés et discutés, la maîtrise d’oeuvre étant toujours laissée aux villageois.
C’est ainsi que deux ans plus tard, en 1999, Jean-Pierre et Martine retournèrent à nouveau au village, cette fois accompagnés de dix-huit personnes afin de planter un millier d’arbres avec les habitants de Guélackh pour faire barrière à l’avancée du désert, fléau qu’il devait absolument gérer s’ils ne voulaient pas voir tous leurs efforts devenir vains.

Les années passaient et le village se transformait, retrouvant un peu de sa luxuriance d’antan. Petit à petit et malgré les difficultés de toutes sortes, les habitants s’organisaient de mieux en mieux progressant sans cesse dans la connaissance des techniques agricoles, sanitaires et éducatives.
C’est ainsi que, dans la région, on commençait à parler de Guélackh et de l’expérience incroyable qui y était menée.

Guélackh aujourd’hui

Le gouvernement sénégalais d’Abdoulaye Wade apprit ce qui se passait dans ce petit village peul perdu au milieu du Sahel et lui aussi porta un intérêt croissant à l’expérience. Des ministres rendirent visite au chef du village et bientôt Guélackh fut promu village pilote.

De proche en proche, c’est une dizaine de villages peuls environnants qui commencèrent à profiter de cette évolution.
Et c’est ainsi que toute une zone du Sahel commença à sortir peu à peu du sable et de la misère.

Par ailleurs, l’amitié grandissante avec le couple de Français permis à Ousmane, Doudou et leurs femmes de venir en France approfondir auprès d’experts l’apprentissage de techniques relatives à l’élevage des animaux, à l’agriculture, à la santé et à l’éducation.
Ils apprenaient ainsi les techniques et les transmettaient aussitôt afin de les mettre en place au sein du village avec les moyens dont ils disposaient.

Au bout de six ans, en 2001, accompagnés de dix personnes, Jean-Pierre et Martine revinrent à Guélackh afin d’installer avec les villageois une pompe à eau solaire qui permis d’arroser les jardins qui se multipliaient, sans la contrainte de devoir tirer l’eau à la main. Tous les habitants gardent en tête l’image du premier filet d’eau qui sortit du tuyau après des heures de mise en place du système.

Toujours plus convaincus des bienfaits de l’éducation, Ousmane et Doudou eurent l’idée d’ouvrir un centre de formation pour adultes qui permettrait aux populations des villages voisins de venir apprendre des savoir-faire et des techniques qu’ils pourraient à leur tour appliquer au sein de leurs propres villages.

Depuis, Guélackh ne cesse de se développer dans tous les domaines, l’eau ne manque plus, l’hygiène s’est améliorée, la mortalité diminuée, et l’avancée du désert a été considérablement freinée.

Tous les enfants de Guélackh et un grand nombre de ceux des villages voisins sont scolarisés et l’internat accueille désormais une quarantaine d’enfants défavorisés. c’est-à-dire environ deux cents enfants. Même les plus petits ont leur classe où ils sont occupés à des jeux d’éveil et d’adresse.
Voulant encourager l’expérience menée à Guélackh, le gouvernement sénégalais a nommé progressivement un, puis deux, puis quatre instituteurs.
L’internat accueille désormais une quarantaine d’enfants défavorisés et le centre de formation permet d’enseigner différentes techniques aux jeunes et adultes des villages environnants.
Une épicerie ainsi qu’une case de direction avec un comptable et une bibliothèque ont ouvert.

De leurs côtés, les Français continuent régulièrement à venir aider les gens de Guélackh. Ils savent qu’un jour, le village n’aura plus besoin de leur aide. Ils ne viendront plus alors que pour le plaisir de rendre visite à leurs amis.

Mais pour le moment, le travail continue là-bas et de nouveaux projets se mettent en place.
Du fait de la multiplication du nombre de jardins, les besoins en eau augmentent encore. C’est pourquoi, la population a décidé de trouver une solution pour pomper de l’eau dans un bras du fleuve Sénégal qui passe a proximité. C’est un projet ambitieux et tous, les habitants ainsi que les Français, ont décidé de le mettre en place pas à pas afin de s’assurer que le système n’impliquera pas des conséquences trop néfastes à long terme car selon eux, «  l’évolution ne doit pas se faire au détriment de l’humain mais être à son service ».

Afin de renouer avec leurs traditions, le village a le projet de mettre en place un jardin de plantes médicinales traditionnelles qui permettrait de soigner un certain nombre de maladie de manière naturelle et peu coûteuse.
De plus, pour la première fois, le village va voir trois des jeunes éleveurs dont Yero, formés à Guélackh, retourner dans leurs villages respectifs afin de s’installer et de mettre en place leur propre exploitation agricole.

Aujourd’hui, Guélackh est véritablement un village ressuscité du sable et de la pauvreté et son exemple se répand dans toute cette zone du Sahel.
En tout, ce sont environ deux mille personnes dont le destin se transforme progressivement.
Certains villageois, partis il y a longtemps pour les villes reviennent au village et ceux dont le seul espoir avait été d’envisager d’envoyer un des leurs en Europe renoncent à ce genre de projet pour tenter de construire ici, chez eux.

Plus que jamais, Ousmane et Doudou conçoivent le développement de leur village (et des autres) « dans des rapports d’homme à homme, et non dans des systèmes dans lesquels les hommes d’en bas restent broyés sans liberté d’entreprendre. »

Géraldine Sroussi


« Sahel, génération durable »
Un documentaire multimédia de Géraldine Sroussi et Benjamin Sire
Montage : Jean-Baptiste Mihout
Musique : Nicolas Repac
Une coproduction Narrative / France Télévisions

PDF - 85.3 ko
La désertification dans le Sahel

Télécharger..............................


lire aussi sur www.irinnews.org (14 juillet 2010) : SAHEL : Comment prévenir la prochaine crise alimentaire

sur www.pambazuka.org (28 juin 2010) : Insécurité alimentaire, question agraire et développement “durable” en Afrique, par Marc Dufumier

et sur ipsnouvelles.be (20 décembre 2010) : La désertification affecte un milliard de personnes, par Kanya D’Almeida





Lettre d'info

Recevez 2 fois par mois
dans votre boîte email les
nouveautés de SENEMAG




© 2008 Sénémag      Haut de page     Accueil du site    Plan du site    admin    Site réalisé avec SPIP      contact      version texte       syndiquer