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Mots croisés avec Balufu Bakupa-Kanyinda, cinéaste congolais : ‘Tous mes films parlent de la grandeur de l’Afrique’

  Enregistrer au format PDF  envoyer l'article par mail title=    Date de publication : dimanche 24 avril 2011
Balufu Bakupa-Kanyinda a présenté au troisième festival des arts nègres (10 au 31 décembre 2010) son dernier film Juju Fatory, une fiction racontant la vie d’émigrés congolais à Bruxelles. Rencontre avec celui qui vit dans son imaginaire.

source : www.walf.sn - 23 janvier 2011

Wal Fadjri : On est à la veille de la clôture du festival mondial des arts nègres (l’interview a été réalisée le 30 décembre 2010 : Ndlr) et votre film Juju Factory vient être projeté. Que ressentez-vous ?

Balufu B-KANYINDA : Je voudrais d’abord remercier le Sénégal pour l’organisation du festival, car l’Afrique est un village, un grand continent. J’ai beaucoup d’affection pour mes camarades cinéastes qui se sont retrouvés ici pendant des semaines. Nous sommes à la veille, c’est vrai, de la fin du festival, je voudrais dire combien ces moments que je viens de vivre, me tenaient à cœur. Ils nous [les réalisateurs, ndlr] ont permis de rencontrer notre public, car nous faisons des films pour eux, pour leur raconter nos petites histoires. La seule chose que je veux leur dire, c’est d’aimer l’Afrique. Soyons l’Afrique. On ne peut pas aimer, si on ne s’aime pas soi-même. Vous devez vous aimer d’abord avant d’aimer.

L’histoire de Juju Factory est-il tiré d’un roman ?

Non Juju Factory est un film qui parle d’un écrivain qui écrit un roman. C’est cela le cinéma, l’ouvrage est sorti dans le film et porte le même nom que le film.

Que signifie Juju Factory ?

Juju veut dire la foi. Avoir foi en soi. Factory veut dire usine, ensemble cela veut dire comment fabriquer sa propre foi, être l’usine de sa propre foi, croire en soit.

C’est un message. Juju est un mot que l’on retrouve beaucoup au Ghana, au Nigeria. Juju, avoir la foi, c’est ce que je dis toujours aux Africains, ayez la foi.

La trame du film conjugue plusieurs vies de Congolais vivant en Belgique, pourquoi ce choix ?

Parce qu’un film se construit sur une vie. On a la vie d’un écrivain avec sa femme et son frère. Il y a aussi la vie de tous ces habitants de Matongé (un quartier de la commune d’Ixelles dans la région Bruxelloise), un endroit où habitent beaucoup de ressortissants congolais. Ils se sentent Bruxellois, car leurs ancêtres sont enterrés sous cette terre de la Belgique. Ce sont des personnes qui appartiennent à deux terres. Le film parle d’elles. C’est une conjugaison de vies, oui j’aime bien ce terme.

On a l’impression de suivre un film dans un film. A un moment, l’écrivain déroule des séquences d’un film et revient subitement à la ‘réalité’ de Matongé. Comment faites-vous pour juxtaposer ces différents imaginaires ?

La proposition artistique était axée sur le film. Il s’agissait de répondre à plusieurs questions : Comment filme-t-on la mise en place d’un imaginaire ? Comment peut-on rendre possible dans une structure narrative ce qui se passe à l’intérieur d’un homme ? Vous savez notre cerveau brasse beaucoup d’idées en même temps. Et le cerveau d’un créateur, d’un écrivain, d’un cinéaste juxtapose en même temps énormément de choses. Quand on est un scénariste, en écrivant, on est aussi préoccupé par les choses de la vie, notamment le repas de midi, les enfants à l’école et toutes ces choses fonctionnent en même temps qu’il est dans son imaginaire. Tantôt, il est dans le monde réel, tantôt il est dans l’imaginaire. Il faut comprendre cette structuration pour faire la proposition que j’ai faite. Dans le film, le documentaire et la fiction se rejoignent pour former Juju factory . Vous avez mis un peu de vous-même, de votre vécu dans ce film ?

Dans un film, on transporte une part très importante de soi-même. Un film dit beaucoup sur celui qui le fait. On ne peut pas faire un film en laissant au-dehors ce que l’on est dans la société. Juju Factory n’était pas le film prévu à l’époque. J’étais au Gabon en pleine préparation pour un autre projet, Le Bel immonde qui est l’adaptation du livre de l’écrivain Valentin-Yves Mudimbé et ce film n’arrivait pas. J’avais un budget pour ce film, mais je ne le sentais pas. Il n’avait pas de connexion. Un film nous vient aussi de ce qui n’est pas sur le papier. J’avais l’impression, que je n’allais pas faire le film. Et de plus en plus Juju Factory a commencé à m’habiter. J’ai dû retourner à Bruxelles pour l’écrire. Le scénario a été écrit trois mois avant qu’il ne soit tourné. Ce film est lié à des choses discrètes ou indiscrètes, j’ai grandi à Bruxelles, j’y vis.

Vos personnages sont multiculturels. A entendre Karamoko chanter Kor Waly, on se croirait au cœur du Sine, dans le royaume d’enfance de Senghor…

Oui, c’est toute l’Afrique qui est représentée dans ce film. Je me suis inspiré de ma culture africaine en y introduisant cette mélodie. Senghor nous a apporté les chants sérères. Ce film est un hommage rendu à la force et à la foi en l’Afrique.

Lumumba est aussi très présent dans le film...

C’est un film dédié à toute l’Afrique. C’est surtout l’esprit de Lumumba qui y plane. Il nous a appris à rester debout, à être fiers de ce que nous sommes. Je travaille actuellement sur un film sur Patrice Lumumba, le film pour lequel je suis devenu cinéaste. J’ai attendu trente ans pour le faire, je viens d’avoir le bout du tunnel, c’est un film très important pour moi.

Votre filmographie est marquée par un retour à la terre natale, le Congo, est-ce chez-vous un besoin de vous ressourcer ?

Pas simplement du Congo. Je raconte l’Afrique. Tous mes films parlent de la grandeur de l’Afrique avec poésie et beauté.

Le cinéma est là pour prophétiser la beauté, pour dire la grandeur de l’Afrique et la grandeur de l’Afrique n’est pas une utopie, c’est une réalité.

Cela ne s’explique pas par le fait que je vis de l’autre côté. Moi, je vis dans un ordinateur. Je vis dans mon imaginaire. Vous savez les lieux géographiques ne sont pas aussi importants qu’on le croit. Moi, je prends l’avion comme d’autres prennent un bus, parce que mon travail m’oblige à des déplacements. J’ai tourné mes premiers films au Burkina Faso, j’ai fait un film sur Thomas Sangara.

Vous porter l’Afrique en vous ?

Je suis l’Afrique, je ne porte pas ce continent, je le suis. Je suis, comment voulez-vous que j’explique ce que je suis. C’est ergo sum, je suis l’Afrique.

Avez-vous débuté votre carrière dans l’écriture avant d’être cinéaste ?

Je viens d’un monde d’écrivains. Mon frère aîné est un grand écrivain au Congo, il s’appelle Daniel Balufu. J’ai grandi avec des écrivains, des poètes. Je suis né dans ce monde.

D’où vient votre vocation pour le cinéma ?

De mon éducation. J’ai vu des films très tôt à la maison, notamment Charlie Chaplin. On avait un appareil, on faisait de petits films. J’ai grandi avec des livres, des poètes. J’ai grandi avec des littéraires. Beaucoup de cinéastes africains m’ont ensuite inspiré. Il y a mes aînés, l’Ethiopien Hailé Gérima, le Nigérian Ola Balogun, le Sénégalais Djibril Diop Mambety, ce sont des cinéastes très importants pour moi. En Amérique, il y a Orson Welles, etc. Je suis éclectique, j’ai vécu sur trois continents : l’Afrique, l’Amérique et l’Europe. J’ai pris partout ce qui m’intéressait pour tracer aujourd’hui ma propre voie.

Quels conseils donnez-vous aux jeunes Africains qui veulent faire du cinéma ?

Qu’ils aiment d’abord l’Afrique, qu’ils s’aiment eux-mêmes, qu’ils sachent que dans l’imaginaire, il n’y a pas de limites. Dans l’imaginaire on n’est pas pauvre. Le cinéma prophétise la beauté. C’est très important.

Propos recueillis par Fatou K. SENE


lire aussi sur www.africine.org (16/05/2007) :Le dernier film de Balufu Bakupa Kanyinda Juju Factory, de Balufu Bakupa Kanyinda (Congo RDC), par Antoine Tshitungu Kongolo





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