le magazine du Sénégal dans le monde

Notes de lecture des livres de Daouda Ndiaye par Serigne Kandji - ( Ré) Parer le verbe wolof, le don à l’origine

  Enregistrer au format PDF  envoyer l'article par mail title=    Date de publication : dimanche 13 février 2011
Dieu a multiplié les langues au pied de la tour de Babel pour que l’homme cesse de croire en l’unité du monde, à la recherche de quoi il ne cesse pourtant d’œuvrer, cherchant à travers les idiomes innombrables une vérité qui lui échappe et réside peut-être dans l’acte même de chercher. Le poète se penche sur les morceaux de ce puzzle dont il souhaite trouver la première pièce à quoi toutes les autres s’arriment comme les pierres de la tour à leur clé de voûte.

source : www.seneweb.com - 09 février, 2011

Daouda Ndiaye est poète, juriste et docteur en Sciences de l’Education. Il a soutenu sa thèse de doctorat en Sciences de l’Education à l’Université Paris 8 Vincennes-St-Denis, publiée aux Editions Atelier National de Reproduction des Thèses de l’Université de Lille, sous le titre L’enseignement des langues nationales à l’école primaire : le cas du wolof au Sénégal . Il vient de publier également son troisième recueil de poèmes, Les sillons / Saawo yi (Paris : L’Harmattan, 2010). Ce volume se distingue des précédents d’abord par son sous-titre. Alors que Keppaarug Guy Gi / L’Ombre du Baobab (L’Harmattan 1999) et Gàddaay Gi / L’Exil (L’Harmattan 2003) se présentent comme des recueils de « poèmes en wolof », celui-ci s’affiche comme un « Recueil de poèmes wolofs ». La nuance quant à la relation à la langue wolof est importante. Le dénominatif «  Recueil de poèmes wolofs » s’explique par le fait que chaque poème de ce nouveau recueil est conçu à partir d’un proverbe wolof. Avec Saawo yi , le wolof est source et vecteur de l’opération poétique alors qu’avec Keppaarug Guy Gi et Gàddaay Gi , c’est l’expérience du poète qui est source de son écriture portée par le Wolof.

Voilà, donc, l’intellectuel qui s’enquiert de la didactique et de la pédagogie de la langue de Kocc Barma et le poète qui s’inspire de la parémiologie wolof pour faire œuvre/preuve de création poétique. S’il y a concordance subtile et utile entre théorie et poétique, elle est, avant tout, dans le questionnement de la transmission culturelle. Thèse et poèmes relèvent à la fois les forces et les faiblesses de cette langue en situation de diglossie. D’une part l’expertise universitaire analyse la problématique relative à la recherche, au Sénégal, de stratégies efficaces pour la mise en place d’un bilinguisme (français, langues nationales) à l’école primaire. D’autre part l’exercice imaginaire extra-territorial récuse l’idée que seule une écriture dans la langue de l’ex-colonisateur reste valable. Amadou Hampâté Ba rapporte, dans un texte écrit pour le courrier de l’Unesco en 1979, repris dans un livre intitulé La parole, mémoire vivante de l’Afrique (Editions Fata Morgana, 2008), l’adage suivant : « celui qui gâte sa parole se gâte lui-même » ; le chercheur et le poète disent la même chose : « celui qui gâte sa langue se gâte lui-même ».

Clarifions, cependant, un point important. Les poèmes qui font Les sillons / Saawo yi ne sont pas des illustrations, encore moins explicitations des proverbes triés sur le volet. Comme le signale, en quatrième de couverture, le poète Cheikh Aliou Ndao, lui-même illustre Docteur ès poésie en langue wolof, il est question de suivre le chemin tracé par les précurseurs et, comme le laisse entendre le sens figuré du titre français, d’imprimer, à son tour, son empreinte, de laisser sa trace. Les poèmes de Daouda se fondent sur des proverbes issus de la tradition orale wolof. Sancoo fa, on pourrait rendre comme telle l’idée de « se fonder sur », en wolof. Soulignons, en passant, la proximité avec le terme Akan, Sankofa, qui peut se traduire, nous dit Elleni Tedla, dans Sankofa. African Thought and Education (New York : Peter Lang, 1995), par « retourne à la source et rapporte » (« return to the source and fetch »).

Nous sommes de plain-pied dans la problématique de l’autorité, dans une perspective énoncée par Hannah Arendt dans « Qu’est-ce-que l’autorité ? »[2].

Arendt signale l’impossibilité de prendre appui sur des expériences authentiques et indiscutables, communes à tous de sorte que le mot autorité lui-même s’en retrouve obscurci par la controverse et la confusion. Les proverbes, attribués à Wolof Njaay, ne sont-ils pas des éléments culturels tenus pour authentiques, indiscutables (même s’il faut se disputer à propos de certains au sens douteux) et communs à tous ? Elle ajoute aussi que l’autorité est d’abord détenue par les maiores, les Anciens, et les générations successives y accèdent par la mémoire. L’autorité est, par conséquent, « une action qui se fonde sur la mémoire ». Se fonder sur la mémoire wolof, n’est-ce-pas ce qu’a entrepris Daouda dans son recueil ?

Le poète écrit, dans le poème liminaire intitulé, “ Ñaq du feeñ ci taw ” (p. 10) :

Bu xale yiy woy

War na ñoo roy

Ña daan fent

Bañ xel yi gent

Damay gëstu

Saam xel geestu

Gis mag ñu xereñ

Sóobu ci njariñ

Yëral seeni woy

Gis nit ñu way

(…)

Par ailleurs, Paul Audi précise, dans l’ Autorité de la Pensée , que le mot et le concept d’autorité sont d’origine latine. Ils sont issus du terme auctoritas, dérivé de augeo, augere, qui signifie à l’origine « faire croître, accroître, augmenter, amplifier ». Ainsi le poème ci-dessus se termine-t-il par les vers suivants :

Séex Musaa Ka nee

"Pël yaa nga naa mbiimi

Wolof ya naa dama ne

Te Yàlla xam na seeni wax

Fu ñu mana ne "

Wax ji dafa yéeme

Moo tax ma ñeme

Jël kayit di bind

Suuxatuma mbind

Garab gi jébbi na

Doom ya meññ na

Dama cay witt di woy

Woykat yi ma taxa woy

En s’inspirant des anciens, et pas seulement des wolofs (Musaa Ka), Daouda se propose de parfaire ses figures libres à partir celles (im)posées par la tradition.

A ce jeu, il n’en est pas à son coup d’essai. Keppaarug Guy Gi / L’Ombre du Baobab et Gàddaay Gi / L’Exil , tout en étant des exercices poétiques assumant et s’affranchissant à la fois de la langue de l’origine (« poèmes en wolof »), procèdent, respectivement, par un rituel d’ouverture (« ubbite ») consistant en une brève réflexion introduite par un proverbe : « nit nitay garabam » et « la béy daa dundee ba mat sikket man na caa dee ». Les signes avant-coureurs d’une exploitation plus soutenue de ces expressions figées étaient déjà perceptibles.

® Sérigne KANDJI




Lettre d'info

Recevez 2 fois par mois
dans votre boîte email les
nouveautés de SENEMAG




© 2008 Sénémag      Haut de page     Accueil du site    Plan du site    admin    Site réalisé avec SPIP      contact      version texte       syndiquer