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“Les femmes sont plus innovatrices et créer, c’est justement ce dont a besoin l’Afrique”

  Enregistrer au format PDF  envoyer l'article par mail title=    Date de publication : lundi 28 mars 2011
Curieuse, aventurière, engagée, lutteuse. En un mot, féministe. Voilà au moins comment comprend Marie-Angélique Savané ce mouvement dont elle fut la pionnière en Afrique, telle un attitude face à la vie. La sienne admet tous ces qualificatifs et plus encore. Après s’être aguerrie en France en mai 68, alors qu’elle était étudiante en Sociologie, elle rentre dans son Sénégal natal et, non contente de s’incorporer à la lutte pour la démocratisation des institutions, elle dirige la bataille pour les droits de la femme, qui sera aussi livrée sur le terrain de la culture, des tradition et de la mentalité de toute une société.

source : www.guinguinbali.com - 07/03/2011

Avec un autre groupe réduit de hardis, elle a encaissé plein de coups de bâtons. Mais aujourd’hui, elle peut fièrement repasser les réussites. Celles récoltées en tant que militante et ensuite, en tant que haut fonctionnaire des Nations Unies, où l’on pourrait dire qu’elle n’a fait que transporter son militantisme.

Pour cela, elle a droit à dire qu’aujourd’hui elle se sent fatiguée. Bien qu’elle nous reçoive suite à une nuit courte, car elle suivait la possible démission de Moubarak. En plus de terminer un article, elle est convoquée à participer au Forum Social Mondial, qui a lieu à Dakar, au moment de notre causerie. On pourrait probablement compare son niveau d’énergie avec celui de sa jeunesse, mais son activité est tout sauf celle d’une personne fatiguée. Encore moins ses idées. Généreuse de son temps, elle éteint le portable et construit, pratiquement seule, cette entrevue, où elle réfléchit sur le modèle occidental, le fléau de la corruption, le besoin de leaders engagés. Sur la révolution que propose ces jours-ci la jeunesse nord-africaine et la révolution mentale qui devrait y suivre et, bien entendu, le rôle que les femmes sont – plus que jamais – appelées à jouer. Parce qu’en Afrique, l’heure d’innover, de créer est arrivée. Et ces talents ont un visage de femme.

Vous êtes l’une des figures les plus en vue du mouvement féministe en Afrique ; il est clair que la lutte des femmes n’a été facile nulle-part dans le monde, mais le modèle que vous représentez – militante de première file, non dans les tranchées – au Sénégal des années 70 et 80. De quel degré de difficulté s’agit-il ?

Ouf ! Très dur, évidemment... en ce temps-là, pour les femmes comme nous, qui avions décidé de sortir et de commencer le combat sur le terrain politique mais aussi en tant que féministes – c’est-à-dire à lutter contre le système politique afin de changer les institutions, mais aussi la culture –, ça a été très dur. Nous livrions bataille même avec nos collègues hommes, qui disaient que nous étions trop réformistes, mais nous savions bien que l’agenda politique devait aborder le thème de la subordination de la femme et comment nous allions changer le système patriarcal, voire dans les partis politiques. De ce fait, nous nous sommes rendu compte que nous y étions limitées en tant que féministe et nous avons fondé notre propre organisation féministe, où nous regroupions toutes les femmes, quelle que soit leur idéologie, parce que nous partagions des problèmes liés au fait d’être femme. En ce temps-là, nous n’avions pas accès aux contraceptifs, les lois ne nous protégeaient pas, la société no nous permettait pas de nous exprimer, il y avait la polygamie... plusieurs choses allaient mal. Alors oui, le combat a été dur, au niveau de la famille, les gens ne pouvaient l’accepter, ils pensaient que nous allions contre les traditions, contre nos valeurs, que nous voulions être des femmes blanches... j’étais dans une situation délicate parce que je suis catholique, et les gens ne pouvaient le comprendre : “Pourquoi parle-t-elle de libérer les femmes ? Elle n’est même pas musulmane !” Parce que tout l’objectif de notre organisation était de créer une conscience pour libérer les femmes. Mais pour d’autres, cela a été pire encore, parce que moi, au moins, j’avais un mari avec une mentalité ouverte, un militant qui me soutenait, mais pas d’autres ; beaucoup ont divorcé parce que leurs maris ne pouvaient ni les comprendre ni les accepter. Permettez-moi de dire que ce fut un grand combat ; pour cela, maintenant je suis fatiguée.

Un grand combat et j’imagine qu’une grande exception au sein du panorama social, ce groupe de femme dont vous parlez...

Oui, mais nous avons réussi quelque chose de grand. Aujourd’hui, quand j’y pense, parfois nous n’étions pas plus de 30, mais capables de mobiliser 2 000 ou 3 000 personnes. Mais nous avons dû convaincre les femmes et nous avons commencé sur le plan local, en visitant les quartiers, les dispensaires. En ce moment-là, j’écrivais dans un journal, Famille et Développement, qui fut un instrument très utile, parce qu’il était édité dans 20 pays. J’avais l’habitude d’écrire des éditos très forts et ensuite, j’organisais des conférences dans des écoles, des universités, je parlais sur des radios publiques et les gens disaient : “Elle a raison ! Pourquoi pas ?” Les femmes qui l’avons vécu avons passé des moments difficiles, mais nous avons créé une organisation au niveau continental, parce qu’il ne s’agissait pas que de penser de façon concrète, mais de porter cela à la pratique.

N’aviez-vous pas l’impression de lutter contre des moulins à vent ? D’être un peu seule.. .

Si, on se sent seule, on l’est, voyons ! Mais j’avais une tradition politique qui m’a aidé dans cela. J’étais assez forte, le moment venu, parce que j’avais participé à la révolution de 68, en France, j’avais déjà été arrêté plusieurs fois, j’avais vu mon mari en prison, au Sénégal, durant deux ans, pour avoir collaboré à la publication d’un quotidien illégal, qui parlait de démocratie, de droits de l’homme, etc. ; j’avais encaissé des coups dans des manifestations ; après tout cela, on n’a pas peur de parler tout simplement. Parce que le pire qui pouvait m’arriver, c’était de perdre mon travail, et cela ne me préoccupait point.

Voulez-vous dire votre poste aux Nations Unies, car serait-il correct de dire que vous êtes passée d’être militante dans la société civile à l’être aux Nations Unies ? Peut-on maintenir cet engagement dans une institution comme celle-ci ?

Bien sûr, aux Nations Unies, j’ai moi-même pu introduire le sujet des lois familiales, parce que parler c’est bon, mais avec quoi protégea-t-on les femmes ? Là, nous avons trouvé les programmes pour soutenir les mouvements qui promouvaient ces lois que vous trouvez, aujourd’hui, dans tous les pays. Durant toute ma carrière, j’ai essayé d’utiliser mon travail pour introduire de nouvelles valeurs et idées sur les femmes ; c’est là qu’on voit le pouvoir que nous avons. Pour cela, je me suis rendu comte qu’on a souvent tendance à refuser ces institutions, mais si vous avez des principes et un objectif... Évidemment, je suis passé par des moments très durs. Pour cela, peut-être, c’est ce qu’il y a en ce moment ; nous étions des hommes et des femmes à l’intérieur du système, nous avons pu impulser de nouvelles idées au sein des Nations Unies, une structure lourde qui ne change pas facilement. Mais malheureusement – c’est quelque chose qui me chagrine un peu – on se rend compte qu’il s’agit d’une génération on atteint un âge où certaines ont des problèmes avec la famille ou affrontent des maladies ; lentement, on coule.

Et personne ne peut prendre la relève ?

Cela demande trop de sacrifice, on n’a pas une vie comme il faut... c’est une élection qu’on fait. J’avais de la chance car je comptais sur l’aide de ma mère, qui a été à mes côtés, mais tout le monde n’est pas capable de gérer une famille, une carrière, de s’impliquer dans des mouvements féministes, en politique... c’est trop...

Mais c’est toujours nécessaire, non ? Dans quel moment diriez-vous que se trouve la femme africaine ? Parce qu’il existe un stéréotype qui la définit comme soumise, soumise à tous... À quel point pensez-vous que c’est vrai ?

Oh ! Non, non ! La femme africaine n’a jamais été soumise, que personne ne s’inquiète. Elle se bat, croyez-moi. Mais elles se battent pour survivre, et nous avons déjà dit qu’on ne veut pas survivre, on veut vivre, et ce n’est pas la même chose. Il s’agit d’avoir des droits en tant que citoyens. Le problème c’est qu’alors, nous étions privés de tout : nous nous battions pour avoir une loi familiale, un accès à l’éducation, à la santé, aux contraceptifs, à tout... mais la génération qui est venue après a trouvé que tout avait été fait et s’est mise à l’aise...

Mais beaucoup de femmes en Afrique ne jouissent toujours pas de tout cela...

Non, mais ce sont des choses qui existent. Il y a des femmes dans de petits villages qui ne savent même pas que ces choses existent, évidemment... mais l’élite du mouvement y a accès et s’est mise à l’aise ; toutes les réussites sont venues pas à pas... Même le 8 mars n’était pas férié au Sénégal, nous avons donc dû lancer une campagne pour forcer les autorités ! Mais tout cela est fini et, aujourd’hui, en ce jour-ci, il ne se passe pratiquement rien, après le niveau de mobilisation qu’on avait atteint dans les années 80 et 90. Parce qu’on s’est mis à l’aise. Bien que cela peut être en train de commencer maintenant... Regardez, chaque génération crée quelque chose et j’ai l’impression que maintenant, beaucoup de femmes recommencent. Parce que – cela me fait trop rigoler – beaucoup d’entre elles me demandent de refaire la même chose... alors je leur dit : “Pourquoi moi ? Faites-le vous-mêmes, moi je peux aider, conseiller, mais cette génération doit lancer ses propositions. Je ne peux pas parler au nom de femmes de 30 ans, parce que je ne vis pas leurs problèmes.” Ce qui manque, à mon sens, c’est l’esprit d’organisation ; lorsque vous lancez un mouvement, il vous faut une plateforme. Maintenant, par exemple, en Égypte, on destitue un dictateur mais qui est-ce qui va négocier ? On a besoin d’organisations, de partis politiques. Il existe des gens radicalement contre eux et oui, tous ne sont pas bons, mais au moins, ils ont une plateforme.

Et quel serait le prochain objectif que vous devriez aborder ?

À mon avis, celui que les femmes connaissent leurs droits, que la femme du village connaisse ses droits, si jamais son mari essaie de la mettre à la porte. Et qu’elle ait du soutien ! Parce qu’elle ne pourra pas faire face seule. Nous devons conscientiser et ensuite renforcer notre présence sur le terrain de la politique. Parce que beaucoup de ces lois sont faites par des hommes ; nous nous battons pour elles mais eux la légifèrent, sans jamais aller aussi loin qu’il aurait fallu. Mais si nous avions une masse critique au parlement, au gouvernement – avec des têtes féministes j’espère, bien entendu – cela ferait la différence. Je crois qu’en Afrique, le changement dans la condition de la femme en découlera.

Mais en Occident, au moins, il semble souvent qu’elles ont besoin de fonctionner et d’agir comme des hommes pour arriver au pouvoir. Pas toujours, évidemment, mais on voit ce modèle...

C’est un risque, oui ; on ne peut pas s’attendre à ce que toutes soient féministes. Notre espoir était d’avoir un maximum, mais c’est compliqué, parce que les féministes sont militantes et ne fonctionnent pas au sein d’une structure politique. C’est compliqué de trouver des femmes qui puissent faire les deux choses. Mais il le faut ! Jusqu’à ce que la mentalité de la société change. En Europe, vous n’êtes pas toutes féministes, mais il y a des choses qui ne se font plus, qui sont politiquement incorrectes parce qu’elles se sont transformées en culture. Ici, en politique ou en économie, on a accepté ces changements ; mais si vous passez au terrain de la famille, si vous refusez la polygamie, ouf, c’est que vous poussez trop loin ! Mais cela viendra. Comme en Europe. Regardez les années 60 et 70, voire 80, toutes ces choses n’étaient pas acceptées, mais les années 90 arrivées, il est redevenu évident que, de nos jours, il n’y a même plus de mouvements féministes.

Peut-être devrions-nous les avoir, parce qu’en ce moment, c’est ce dont on a besoin ; par exemple, il est temps de concilier travail et foyer...

Oui, chaque génération a ses problèmes et crée ses réponses. En Europe, vous avez le problème de la vieillesse de la population, le débat sur la retraite et les pensions... Ici, nous n’avons pas ce problème, au contraire. Nous avons besoin d’éducation, de soins médicaux, de travail, etc.

Le modèle occidental sert-il donc ? Les femmes africaines ne sont-elles pas à temps pour faire mieux les choses ?

Bien évidemment, c’est différent. Nous vivons des réalités différentes et nous avons des demandes différentes. Mais pas que les femmes, en général. À mon avis, nous ne devons pas faire ce qu’ont fait l’Europe ou les États-Unis, nous devons agir suivant nos propres principes et nos limites. Pourquoi devons-nous vivre comme eux ? Pourquoi devons-nous tout faire comme eux ? En ce sens-là, je suis extrêmement féministe, parce que je me suis rendu compte que les hommes africains ont simplement transféré ce qu’ils ont vu à l’étranger, sans penser qu’il faut d’abord couvrir les besoins de base ; les gens ont besoin de manger, de santé, d’un travail, d’aller à l’école. C’est un concept de vie, de ce que nous pouvons faire et ce que nous ne pouvons pas faire. Pourquoi ne pouvons-nous pas commencer à produire ce que nous mangeons ? Nous basons notre système sur l’exportation, impulsés par la politique d’aide au développement, qui n’est pas un vrai partenaire comme elle dit, parce que si vous importez tout de l’extérieur, que voulez-vous que fassent les gens ? Ensuite, ils ne savent pas comment le maintenir et, de nouveau, nous avons un problème. Vous allez dans les zones rurales et vous voyez cet argent perdu. Je crois donc profondément que la révolution en Afrique, si l’on veut parler de révolution, c’est avoir les leaders adéquats, qui connaîtraient la situation de leur pays et n’imiteraient pas l’Occident. Parce que, en plus, le monde remet plein de choses en question ; c’est un bon moment pour nous rendre compte que ce qu’ils ont fait n’est pas forcément bon, si eux-mêmes le remettent en cause. Peut-être avons-nous besoin de petites choses, plus liées à l’environnement, à prendre soin de nos ressources naturelles, etc.

Bon, en fait, beaucoup d’altermondialistes, bien qu’ils ne soient pas les seuls, regardent l’Afrique comme la possible génératrice de nouvelles alternatives.. .

Si, elle le sera, pour nous et pour le reste du monde. Parce que nous avons encore la capacité de manier des ressources naturelles. L’Afrique va donner plein de réponses aux problèmes du monde en termes de biodiversité, nous sommes les seuls à avoir encore quelque chose de sérieux, mais nous ne le savons pas. C’est voire une affaire économique. Le jour où nous aurons des lois pour le protéger... parce que l’Afrique n’est pas pauvre, nous avons une infinité de ressources et, le jour où nous auront les personnes adéquates, nous verrons autre chose que la misère. Je suis une rêveuse, mais en 40 ans de travail j’ai été partout dans le monde, toujours à la recherche d’alternatives, et me suis rendu compte que nous avons trouvé des solutions à des tas de problèmes, donc nous n’avons pas à nous inquiéter, les solutions sont là, et si ce “là” c’est l’Inde ou l’Amérique Latine, pourquoi ne pas l’amener ici pour nous enseigner ? On regarde toujours vers l’Occident, mais il faut s’ouvrir d’esprit. Le développement c’est ça, vous assurer d’avoir la capacité de transformer la réalité. Et si les femmes surtout, aujourd’hui, ont accès à la connaissance, à l’info, elles le feront !... Elles ne veulent pas que leurs fils vivent comme elles, pour cela je dis que cela viendra de la part des femmes ; les hommes ont perdu la capacité d’aller au-delà.

Donc l’alternative viendra d’Afrique, mais sera-t-elle féminine ?

Durant la première migration des années 60, ici, au Sénégal, les hommes sont partis, mais qui a porté le flambeau ? Les femmes ont commencé à faire plein de choses, grâce à la stratégie de survie, et elles sont mieux placées pour innover ; ce dont on a vraiment besoin en Afrique, c’est d’être innovateur. Les hommes sont très conservateurs, ils ne sont pas ouverts à des idées trop aventurières. L’Afrique doit se lancer, créer. En Asie, on a su mélanger la tradition avec ce qu’on a pris de l’Occident, regardez-les maintenant... Nous devons faire la même chose, conserver notre identité, mais apprendre à être plus efficaces, à produire davantage, parce que nous sommes Africains, apprendre comment multiplier le système sans faire mal à l’environnement, aux gens, sans les humilier. Toutes ces choses viendront, pour cela nous disons que les nouvelles valeurs viendront d’ici. Vous ne comprenez plus tellement le partage, chacun vit sa vie, même sur un terrain commun vous vivez individuellement. Ici, nous avons toujours le sens de l’appartenance collective. Nous partageons. Si vous avez mangé chez une famille africaine, nous partageons le même plat. Nous avons le sens de chercher une solution ensemble, et peut-être le monde a-t-il besoin de quelque chose de cela...

En parlant d’obstacles, où situeriez-vous la corruption chantée sur tous les toits ?

Pour cela je touche le sujet de l’énergie. Dans tous les pays africains, on trouve une crise énergétique ; on se demande : “Comment est-ce possible ?” S’il y a des panneaux solaires au Nord de la France, pourquoi ne le faisons-nous pas ici ? Maintenant, ce n’est pas attirant, mais pas corrompu non plus. Parce que cela est le grand problème de l’Afrique, toutes les décisions politiques sont fondées sur la corruption. Tout le processus de développement est enveloppé de corruption ; l’administration est corrompue parce que les salaires, très bas, ne permettent pas aux fonctionnaires, qui rêvent de vivre mieux, un bon niveau de vie. Le système entier en est imprégné, pour cela, le sujet de la corruption est tellement compliqué ici ; ce n’est pas qu’un problème des hauts cadres, c’est aussi un mode de survie. Ensuite, vous avez la grande, évidemment, celle des chefs d’État qui font fortune, et il suffit de regarder Bin Ali ou mon président même, Wade, dont les décisions ont, au long des dix dernières années, caché un scandale. Tant qu’on n’a pas de leaders qui croient que leur travail est de servir leur pays, leur peuple et qui travaillent sans penser qu’à eux-mêmes et à leurs poches, il n’y aura pas de changements. C’est pour cela que je parle d’une révolution mentale, nous devons penser comment promouvoir une idéologie selon laquelle les gens sentiraient que c’est le devoir de tous de soulever le pays, c’est notre devoir de servir les couches les plus pauvres de notre société afin que tout le pays croisse, parce que la croissance ne viendra pas d’un seul secteur, mais plutôt en travaillant dans les villages, en changeant le concept de notre agriculture, de notre industrie, qu’il ne s’agisse plus d’exporter mais plutôt de construire pour les gens d’ici. C’est tout un changement de concept. Pour cela, je crois que nous vivons un moment très émouvant en Afrique, parce que je pense vraiment que nous devons créer. Innover. Pour cela aussi, tout ce qui se passe en Tunisie ou en Égypte est si intéressant, car innovateur. Il y a quelques années, on ne pensait pas faire ces choses-là...

Mais c’est la révolution du peuple, en ce sens-là, qu’a-t-elle d’innovateur ?

Nous autres la comprenions au style de Mao, mais ces gens-là ne sont même pas organisés ! Comment peut-on dire que l’appel s’est répandu par Facebook ou Twitter ? C’est parce que ça bouillait dedans déjà, mais on est sorti sans organisation. Ce qui signifie que nous devons réviser aussi le concept de la façon de mobiliser. Cela fait 25 ans que nous écoutons que la démocratie est synonyme d’élections et nous ne nous sommes pas rendu compte qu’on ne résout rien. Et que faisons-nous ? Les jeunes nous ont démontré qu’il y a un autre chemin. Oui, tout ce qui est précis est dur, parce qu’il y a beaucoup de victimes, mais qu’y a-t-il d’autre ? On doit aussi savoir qu’il ne s’agit pas que de chasser quelqu’un, mais plutôt de combattre le système. En Égypte, l’armée a toujours beaucoup de pouvoir... les gens doivent bien savoir qu’il s’agit d’effectuer un changement dramatique. Si nous voulons que l’Afrique avance, il faut affronter un changement dramatique dans le système de gouvernance.

L’Occident ne s’est pas non plus beaucoup efforcé pour éviter cette situation, si nous parlons d’élections échouées, de leaders corrompus...

Il est évident que l’esprit de néocolonialisme a toujours dominé, il est toujours là d’ailleurs... pour plusieurs raisons, seuls les pays à mines et désormais à terre étaient attirants à leurs yeux, pas l’Afrique. Mais c’est notre problème : si nous l’acceptons, c’est que nous sommes stupides. Cela doit s’arrêter ! De nouveau, les leaders sont la clef ; si l’on sait comment acheter nos leaders, les corrompre et renforcer la répression, nous ne bougerons pas. Je ne pleure plus pour le rôle de l’Occident ; oui, je me battrai contre cette ingérence aussi, mais je crois que c’est nous qui devons savoir ce que nous voulons et payer le prix qu’il faille. Si l’on veut préparer une omelette, il faut casser les œufs. Si l’on pouvait le faire autrement, je n’en serais que ravie, mais l’Afrique doit se réveiller et savoir qu’il y a un prix à payer : pour être indépendant politiquement, économiquement. Nous devons changer les coutumes, il y aura une période de transition, mais pourquoi pas ? Moi, je suis préparée à payer le prix, mais les gens doivent le savoir...

C’est là le rôle de leur génération peut-être ; comme vous disiez tout à l’heure, elle pourrait faire la conseillère...

Je crois, en fait, que cela est bien la responsabilité de ma génération, parce que nous avons connu le système colonial et nous savons qu’il était mauvais mais, entre-temps, nous n’avons pas construit de nouvelles valeurs africaines en rapport avec le monde d’aujourd’hui. Les jeunes doivent comprendre que le monde a tort, et nous devons penser comment nous allons leur expliquer qu’ils peuvent construire leur avenir ici, au lieu de rêver de le faire ailleurs, d’une autre manière, parce que nous avons des ressources et rien ne peut nous arrêter. Je suis tout à fait convaincue que ces jeunes ont la générosité... parce que nous avons l’habitude de penser qu’ils s’en fichent de leur pays et qu’ils ne veulent que le quitter en courant, mais c’est parce qu’ils ne voient rien d’attirant ici. S’ils voyaient qu’ils pouvaient avoir une vie décente, pourquoi voudraient-ils partir pour l’Europe, où ils ne trouvent que de la souffrance, du racisme, de l’humiliation, où ils sont loin des siens ? Oui, je crois que c’est notre génération qui doit créer les conditions, parce qu’eux n’ont pas le pouvoir, c’est nous qui l’avons, celui de la connaissance, des décisions et de l’expérience. Regardez la Tunisie, les jeunes ont pris la rue mais quand vous cherchez les personnes en charge, ils sont tous majeurs – peut-être trop, à mon avis, car ils ont plus de 65 ans –, mais la question est que ça vous fait penser que le problème n’est pas d’être dans la rue, mais plutôt qui va faire que cela arrive. La combinaison entre les forces sociales, avec l’énergie de la jeunesse et un leadership illuminé est importante. Je ne dis pas que n’importe qui puisse faire cela ! Il doit avoir des valeurs socialistes, sinon, je ne vois pas comment on pourra faire la différence, il construira le pays sur des bases capitalistes et rien ne changera. Où est là le secteur privé ? Il n’a jamais existé, ce qui veut dire que le rôle de l’État est très important, il devrait être le chef d’orchestre, celui qui ne tient compte que des besoins de bases, mais qui impulse le secteur privé, en s’assurant que les gens sont protégés des multinationales et autres. Parce que l’Europe dit oui, négocions ; mais si nous n’avons pas d’industrie, que va-t-on négocier ? Ils vont le construire eux-mêmes. C’est tout un processus social ; voilà notre engagement.

Beaucoup de gens promeuvent, pour cela, la récupération des valeurs de l’indépendance. Ceux que défendait Thomas Sankara, avec qui je crois que j’ai eu une relation très spéciale...

Oui ! Nous étions très unis. C’est ce que je voulais dire par leadership. S’il y avait, aujourd’hui, cinq comme lui, un dans chaque région, les choses changeraient beaucoup. J’ai assisté à plein de sommets africains, il n’y a pas de types charismatiques, tous ne cherchent que l’argent et aiment le pouvoir ; ils l’aiment !... Mais que font-ils pour l’Afrique ? Sankara avait cette vision que les frontières n’existaient pas, c’était un modèle en soi ; il a beaucoup travaillé pour les femmes : si, dans une institution, le numéro un était un homme, le numéro deux devrait être une femme et vice-versa. Pour l’agriculture. Le Burkina a changé grâce à lui, on le voit aujourd’hui encore même, parce que Blaise est intelligent et n’a pas changé les bonnes choses. Là-bas, à 8 h 00, tout le monde est déjà au bureau. Mais en ce moment-là, il n’a pas pu mobiliser les chefs d’État, il était trop jeune et eux étaient déjà dans le négoce. Maintenant, dans cette période de crise, il aurait été un leader très inspirateur. Je me souviens que, quand il est allé au Congo-Brazzaville, en Afrique tropicale, vert de partout, c’est-à-dire, avec toute l’eau qui manquait à son pays, il m’a dit : “Si j’avais cela, en dix ans, le Burkina serait comme la Suisse. Mais ces gens-là l’ont et ils sont très pauvres quand même”. Quand on l’écoutait, l’envie vous prenait de le suivre, parce qu’on sentait qu’on était en voie de construire quelque chose. Il a poussé les gens jusqu’au bout, mais il était très pratique ; il cherchait des solutions, pas des conneries. Chez lui, on sentait qu’il se réjouissait de la transformation, il aimait les gens... Aujourd’hui, on n’a pas cette étincelle... non... lui, c’était comme ouvrir une bouteille de champagne. On pouvait passer la journée entière avec lui et oublier même de manger. L’Afrique a besoin de cela ; mais maintenant, ce qu’on veut c’est le pouvoir.

Nous avons repassé une trajectoire si active politiquement et socialement que, je crois, il n’est pas futile de mentionner qu’en plus de tout cela, vous êtes mère. Et que l’un de vos fils, Sitapha, basketteur professionnel du Gran Canaria 2014, a transcendé la figure du sportif précisément par ses valeurs humaines... ce qui doit avoir rapport avec tout ce dont nous sommes en train de parler...

Oui, je dois avouer que je suis très fière de lui. La dernière fois que nous étions aux Canaries, c’était à Noël. C’était notre 40e anniversaire de noces et je voulais quelque chose de spécial, me perdre avec mon mari dans un lieu lointain, sentir que nous retournions un peu à nos débuts. Mais comme Sitapha n’avait pas de temps pour venir, il a organisé, avec son frère, une réunion familiale aux Canaries. Parce qu’il a dit que cela lui manquait. Je dois dire que j’étais émue, parce qu’on croit qu’il serait en va-et-vient constant avec les potes... Mais non, sa famille lui manquait. Pour moi, c’était très émouvant, je sais qu’il a pensé que comme j’avais eu des problèmes de santé, il voulait que je me détende... Je le dis parce que c’est la facette que les gens ne connaissent pas de lui, c’est mon protecteur. Tous les ans, il veut passer du temps avec moi, il a toujours quelque idée... Maintenant, j’essaie de lui rendre visite autant que je peux, parce qu’avant je travaillais et j’étais très occupée...

C’est pour cela, justement, que je vous disais qu’au milieu de toute cette occupation, il paraît que vous avez eu le temps de faire un bon boulot comme mère.. .

Oui, pour cela des fois je me dis que je suis voire fière de moi-même. J’ai deux fils, mais il y avait en plus six enfants qui vivaient avec nous et dont nous nous occupions... donc mes fils ont appris à partager et à cohabiter depuis tout petits. J’ai toujours fait très attention à ce qu’ils ne soient pas trop privilégiés. Nous avons voulu qu’ils soient très Africains aussi, nous nous sommes assurés qu’ils parlent la langue, qu’ils connaissent le pays depuis tout jeunes, en les envoyant dans des camps de vacances ou chez leurs grands-parents, afin qu’ils sachent qui ils étaient. Ensuite en Europe, parce que je voulais qu’ils soient cosmopolites aussi. Alors, depuis très jeunes, ils étaient très équilibrés, ils connaissaient leur pays mais aussi le monde. Et puis il est certain que je ne m’attendais pas à ce qu’il devienne basketteur (elle rit), à cause de ma trajectoire... mais je lui ai dit que la seule chose qu’il devait faire d’abord était étudier, et il est sûr qu’il a été un élève brillant. Il est très systématique, c’est le côté scientifique de son père... mais il tient une partie de mon caractère, il est innovateur et, quand il veut une chose, il ne se rend jamais, c’est un lutteur ! Il a beaucoup confiance en lui – parfois trop, peut-être (elle rit) –, mais cela est bon, parce que dans cette vie, on a besoin de savoir qui on est ; et ce qui me rend fière, c’est qu’il sait qui il est. Il ne perd pas une seconde à penser qu’il n’est pas fier d’être Africain.

Un Africain, mais parfaitement intégré aux Canaries...

Il est clair que l’ambiance des Îles et leurs gens l’ont ému et je sais qu’il fait très attention à être correct. Parfois, il m’impressionne, mais je me dis que ces gens-là croient en lui et il doit faire attention à ne pas faire certaines choses parce qu’il est un exemple pour certains jeunes... C’est vrai, car je vois la réaction des gens.

En fait, il est intégré aussi, mais ce que je voulais mettre en relief, c’est son engagement.

Certes, il est très généreux, bien que, souvent, nous ne soyons au courant de rien. Cette dernière fois, nous assistions à un match et une femme est venue me dire qu’elle savait que j’étais sa mère, que je devais être tellement fière, etc. Je ne comprenais rien, mais je l’ai remercié, évidemment. Ensuite elle s’est assise, m’a donné une insigne sur le cancer du sein et m’a dit : “C’est votre fils qui nous a aidés.” Je n’en savais rien ! Le lendemain, dans une boutique où j’allais pour lui acheter un cadeau, le monsieur s’est mis à me dire tellement de choses de mon fils que je me sentais accablée. À mon retour, je lui ai dit qu’il devrait nous raconter quand il fait ces choses-là. Bien que je sache qu’il ne le fait pas par discrétion. Tout cela me fait sentir bien, au moins, il est parti là-bas et n’a pas vécu comme un jeune homme stupide qui ne s’intéresse qu’au basket et puis s’en va. Toute cette idée de la fondation, il sait qu’être connu pourrait peut-être aider, donc il l’a prise très au sérieux aussi. Malheureusement, la paperasse est trop lente ; Les Canaries, c’est pire que le Sénégal (elle rit) ! Mais je crois que ce sera bon et que ça peut être un bon exemple pour d’autres joueurs aussi.

Bon, on dirait “telle mère, tel fils”. Et si vous me permettez, je crois que concilier son travail, si on le souhaite, avec sa famille dont on prend soin, c’est le triomphe d’une féministe...

Je suis heureuse parce que, pour moi, ce n’était pas évident ; je craignais, si je ne le réussissais pas, qu’on dise que c’est pour être si féministe et travailler autant... J’ai travaillé dur, mais quand je devais voyager, je leur préparais tout avant de partir. Pour cela on m’adore, parfois les gens ne le comprennent pas, mais mes fils ont vu toute l’énergie que j’ai mise pour m’assurer que tout finisse bien. C’est là qu’on se rend compte de la force de l’éducation. Parce que les tentations existent dans le monde où vit Taph, il pourrait faire plein de conneries. Mais nous avons été si actifs politiquement que nous avons toujours suivi des règles ; je n’ai jamais voulu qu’ils aient plein de jouets, par exemple ; je me rappelle aussi que Taph prenait les transports communs, bien que nous ayons une voiture, mais à six ans, parfois, il rentrait à pieds parce que l’autobus n’était pas passé, et ma mère me disait : “Qu’est-ce que c’est que cela ?!” Mais moi je lui répondais qu’ils devaient apprendre que la vie n’est pas avoir un chauffeur... et maintenant je vois qu’ils peuvent aller partout dans le monde.

LAURA GALLEGO




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