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MAURITANIE : « Il ne reste que de la poussière et du sable »

  Enregistrer au format PDF  envoyer l'article par mail title=    Date de publication : dimanche 1er avril 2012
KAÉDI, 1 avril 2012 (IRIN) - La famine frappe à nouveau le Sahel. « Depuis hier je n’ai avalé que de l’eau », a dit Houley Dia, une veuve de 60 ans qui vit à Houdallah, un village de l’ethnie Peul situé dans le sud de la Mauritanie, à la frontière avec le Sénégal. « J’ai déjà connu des moments difficiles– le manque de précipitations, les animaux malades, les nuées de criquets pèlerins – mais la situation n’a jamais été aussi dure que cette année », a-t-elle dit à IRIN.

source : www.irinnews.org - 1 avril 2012

En 2005, 2008 et 2010, nombre d’enfants ont souffert de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition suite à une sécheresse dévastatrice et à de mauvaises récoltes, mais cette année, la famine touche quelque dix millions de personnes et plus d’un million d’enfants risquent de souffrir de malnutrition sévère, selon le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires ( OCHA ).

Le nombre de personnes souffrant de la famine multiplié par trois

Ce n’est pas la première fois que les Mauritaniens sont touchés par la famine – le pays est confronté à une insécurité alimentaire structurelle et il est sujet à la sécheresse – mais cette année, 700 000 Mauritaniens souffrent de la faim, soit trois fois plus qu’en 2010, ce qui représente une personne sur quatre dans les zones rurales, selon le Commissariat de la Sécurité Alimentaire ( CSA ) placé sous l’autorité du gouvernement et le Programme alimentaire mondial ( PAM ) (décembre 2011).

Les taux d’insécurité alimentaire les plus élevés sont enregistrés dans le sud-est et dans l’est du pays, y compris dans les régions du Gorgol, du Guidmagha et du Hodh Echargui, où les pourcentages varient entre 29 et 37 pour cent.

Les populations de la région, de certaines parties du Sénégal, du Burkina Faso, du Niger et du Tchad commencent à manquer de nourriture. Les habitants de certains villages du sud de la Mauritanie n’ont déjà plus de nourriture, alors que la saison sèche approche. Des femmes de Houdallah ont dit à IRIN qu’elles avaient peur de mourir de faim au cours des semaines précédant l’arrivée de l’aide ; cette fois-ci, elle sera fournie par l’organisation d’aide humanitaire internationale Oxfam , qui donne 50 dollars par mois à 191 familles vulnérables en attendant l’arrivée de la saison des pluies en automne.

Oxfam distribue de l’argent plutôt que de la nourriture, car les marchés sont toujours ouverts, mais l’organisation réalisera une évaluation du programme à la mi-mai afin de déterminer si la situation a évolué, a dit Aly Gueye, chef d’équipe du programme d’Oxfam.

Fatimata Abdurahman Sow, 47 ans, fait partie des personnes qui reçoivent un soutien financier. Elle a dit à IRIN : « Je mange seulement un peu de riz chaque jour, c’est tout ce qu’il reste. Beaucoup de personnes sont dans la même situation. Nous ne pouvons même plus nourrir nos chèvres ».

Pas d’eau pour les cultures

À l’entrée du village, le seul programme agricole de Houdallah – signalés par des panneaux de l’organisation d’aide humanitaire Vision mondiale et du gouvernement mauritanien – a été abandonné, et le sol est aussi sec que celui du désert environnant. « Nous avons essayé de faire pousser des cultures, mais nous n’avions pas assez d’argent pour acheter de l’eau », dit Hapsatou Modi Ba, un villageois de 40 ans. « L’eau qui provient des puits du village coûte 5 ouguiya (un peu plus de 0,01 dollars) pour 20 litres ».

À Darkhadra, un village qui appartient à l’ethnie maure et qui se situe à environ une heure de route de Houdallah, le collectif de femmes a créé un petit jardin potager qui leur permet de faire face à la saison maigre. « Mais ces quelques carottes et oignons ne suffisent même pas à nourrir un dixième des nôtres », dit Youma Mintmohamed, 50 ans, responsable du collectif. « Nos enfants n’en peuvent plus ».

L’une des jardinières, Oma Mintely, 30 ans, nous présente son bébé. Elle a un œil fermé en raison d’un écoulement de pus et souffre d’une toux quinteuse. «  Un manque de vitamines, je suppose », indique Mme Mintely avec timidité. Le bébé de son amie, Ize Mintyouba, 38 ans, est couvert de saleté et ne semble pas être conscient de ce qui passe autour de lui. Plusieurs autres enfants sont tout aussi apathiques. Il est difficile de trouver des médicaments dans ces villages et les Mauritaniens doivent souvent marcher jusqu’à deux heures pour atteindre la clinique de santé la plus proche.

Les femmes partent d’un rire triste lorsqu’on leur évoque d’éventuels stocks de nourriture. « Il ne reste que de la poussière et du sable », a dit Mme Mintmohamed, mère de cinq enfants.

Les ménages les plus pauvres n’ont plus de nourriture depuis février ; nombre d’entre eux sont donc déjà totalement dépendants des marchés. Le travail journalier, auquel plus de la moitié des ménages ont recours pour percevoir un revenu lors de la saison maigre, est moins bien rémunéré, car nombreux sont ceux qui cherchent un travail. La plupart des gens achètent désormais la nourriture à crédit, selon le PAM.

Les agences d’aide humanitaire n’arrivent à atteindre qu’un petit nombre de personnes dans le besoin. Stephen Cockburn, coordinateur régional des campagnes et politiques d’Oxfam, a fait part de ses inquiétudes concernant les développements à l’échelle régionale. «  Oxfam travaille dur, mais seule, l’organisation ne pourra atteindre qu’environ 10 pour cent des personnes touchées ».

Important manque de fonds

Jusqu’à présent, seulement 17 millions de dollars ont été mis à la disposition de la Mauritanie, selon le service de suivi financier d’OCHA ; cette somme est loin d’être suffisante pour répondre aux besoins du pays : le PAM seul a besoin de 50 millions de dollars pour financer sa réponse et l’organisation n’a reçu qu’un quart de cette somme pour l’instant, selon la responsable du PAM Jacqueline Seeley. Et cet argent ne permettra d’aider que 380 000 des 700 000 personnes souffrant d’insécurité alimentaire, a-t-elle dit.

Nombre d’habitants du village de Darkhadra, situé au sud de la Mauritanie, n’ont pas suffisamment d’argent pour acheter de l’eau et faire pousser des légumes «  Si les gouvernements ne décident pas de venir en aide à toutes les populations affectées et de prévoir les fonds nécessaires pour le faire, il y aura toujours un manque [en Mauritanie] », a-t-elle dit à IRIN. Les distributions alimentaires d’urgence du PAM devraient débuter en avril, mais depuis novembre 2011, 50 000 personnes en ont déjà bénéficié dans le cadre d’un programme existant.

La réponse du Fonds des Nations Unies pour l’enfance ( UNICEF ) à la situation des réfugiés maliens en Mauritanie est financée à 20 pour cent, et la réponse globale visant à nourrir les enfants malnutris est financée à moins d’un tiers. L’organisation dispose de stocks de nourriture pour les six prochaines semaines.

Pour l’instant, aucun appel de fonds conjoint n’a été lancé par les agences d’aide humanitaire travaillant en Mauritanie, selon OCHA. Les Nations Unies et les organisations non gouvernementales (ONG) partenaires étudient cependant la possibilité d’émettre un appel.

La Mauritanie, conjointement avec d’autres pays de la région du Sahel, a lancé un appel à l’aide internationale en décembre 2011 afin de recueillir 167 millions de dollars. Cette somme permettra de constituer des stocks de nourriture pour la population et les animaux, pour les distributions de céréales et pour la mise en place de subventions alimentaires, et de créer des programmes « nourriture contre travail ». Le gouvernement mauritanien a réalisé des distributions de nourriture dans certaines zones, et des stocks de céréales sont disponibles dans certains villages et au niveau national, mais ils n’atteignent pas les 15 000 tonnes nécessaires. Le représentant d’une agence d’aide humanitaire a dit à IRIN qu’aucun représentant gouvernemental ne s’était déplacé dans les villages de Houdallah et de Darkhadra.

Le gouvernement n’a pas les capacités nécessaires pour s’occuper des questions de malnutrition, a dit la responsable de l’UNICEF en Mauritanie, Lucia Elmi, et seules quelques ONG (15 pour tout le pays) sont capables de fournir une aide suffisante.

« Ce qui se passe actuellement n’est pas normal »

Les opérations humanitaires en Mauritanie sont difficiles et coûteuses : la population est dispersée (la moitié des habitants de Manhattan occupent une superficie deux fois supérieure à celle de la France), il y a peu d’infrastructures, les routes sont en mauvais état et il n’y a pas de ligne aérienne intérieure, a indiqué Mme Elmi. Il faut parfois quatre jours pour atteindre certaines communautés, mais la situation devrait changer après la mise en place de vols humanitaires par le PAM en avril.

Cyprien Fabre, chef du bureau régional de l’Office d’aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO) en Afrique de l’Ouest, a indiqué qu’ECHO donnait 16 millions de dollars au Sahel, une somme qui inclut les fonds régionaux existants ainsi qu’une aide additionnelle de 6,6 millions de dollars pour faire face à la crise, mais on ne sait toujours pas quel montant sera alloué à chaque pays, a-t-il dit. Il revient désormais aux partenaires de s’adresser à ECHO pour obtenir des fonds qui, selon lui, devraient être versés dès la fin avril.

Dans la région du Sahel, la réponse de l’aide internationale a mis du temps à se matérialiser. Alors que la Commission européenne (CE) estime que 925 millions de dollars seront nécessaires pour venir en aide à toutes les personnes en danger, seulement 200 millions de dollars ont déjà été donnés ; et 200 autres millions de dollars ont été promis. «  [Les pays du Sahel] reçoivent généralement peu de fonds, notamment parce que l’on considère que l’on a à faire à une situation d’urgence chronique. Oui, la situation est chronique, mais ce qui se passe actuellement n’est pas normal », a dit Mme Elmi.

Il faut améliorer le mécanisme de réponse rapide, a-t-elle dit, et celui-ci doit s’inscrire dans un engagement plus global au Sahel.

Cette crise pourrait s’aggraver et dégénérer en catastrophe de grande ampleur si on ne fait rien de plus, a dit M. Cockburn d’Oxfam. « Cet été, on risque de revoir ces célèbres photos d’enfants squelettiques dans les médias. Elles favoriseront les dons de la communauté internationale. Le problème c’est qu’il sera déjà trop tard ».

Photo : Nils Elzenga/IRIN




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