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SOULEYMANE BACHIR DIAGNE (COLUMBIA UNIVERSITY) : « La formation, le meilleur ascenseur social aux Etats- Unis… »

  Enregistrer au format PDF  envoyer l'article par mail title=    Date de publication : dimanche 7 septembre 2008
Pour sa première grande interview depuis qu’il est aux Etats-Unis, en 2000, Souleymane Bachir Diagne a choisi votre magazine pour analyser la présence sénégalaise en territoire américain. Une exclusivité REUSSIR ! Notre brillant compatriote avait été sélectionné, par le Nouvel Observateur, parmi « les 25 grands penseurs du monde entier qui sont la conscience de notre temps et les précurseurs du monde de demain" (Hors Série Numéro 57 de Janvier 2005).

Ferloo.com : Samedi 6 Sep 2008
Professeur à Columbia University, il y officie en même temps qu’une autre icône sénégalaise, celle là plus flamboyante, Mamadou Diouf, connu pour ses analyses pointues sur la vie politique nationale. Ou encore un jeune, Ismaïla Fall, Directeur TIC de la même université. Source : Réussir

Quelle lecture faites-vous de la présence de la communauté sénégalaise aux Etats-Unis ?

Ce n’est originellement pas la destination habituelle des Sénégalais qui allaient plutôt en Europe pour le travail ou les études. C’est donc un phénomène récent qui s’est développé très rapidement et qui a très vite donné une importante communauté sénégalaise ici à New York ou à Atlanta qui est probablement la deuxième ville de forte présence. A Chicago où j’ai vécu pendant six ans, j’ai vu la communauté dans cette ville grandir. Donc une émigration et une communauté en plein développement : d’un côté, une émigration de travail ou strictement économique, de ceux que nous appelons les Modou-modou ; de l’autre et de manière relativement récente, une émigration intellectuelle d’universitaires qui, de plus en plus, s’établissent ici aux Etats-Unis. Donc, deux composantes complètement différentes, les intellos et les modous de base. Peut-on parler d’une seule et unique communauté ? Pas vraiment ! Il y a même parfois une sorte de séparation géographique. Ainsi à Chicago j’habitais près de mon université, dans la partie Nord d’une ville divisée entre un North side plus huppé et un South side qui l’est moins et où vivent en général les Sénégalais. Autre différence : les universitaires ont des cartes de résident ou des visas leur permettant de vivre et travailler ici en toute légalité. Ce n’est pas toujours le cas pour les travailleurs migrants. Malgré tout la communauté se retrouve parfois. Il est évident que c’est aux universitaires, récemment arrivés, de faire l’effort de rejoindre l’autre composante.

Que pensez-vous alors de l’action de structures comme Sénépronet ou Ressource/Sununet qui veulent unifier ces deux communautés. Ont-elles des chances de réussir ?

Le désir y est de reconstituer une sorte de communauté sénégalaise expatriée, de faire en sorte qu’elle soit plus soudée avec des mécanismes de solidarité et d’animation culturelle. D’après ce que j’ai constaté à Chicago, ces mécanismes sont surtout d’inspiration religieuse, avec les dahiras tidjanes et mourides qui, d’ailleurs, s’associent souvent pour organiser des événements en commun. Les universitaires peuvent avoir du mal à intégrer ces structures. Voilà les défis auxquels les structures que vous évoquez se trouvent confrontés. Faire en sorte que la communauté se construise, que les ponts soient établis entre les deux visages de la communauté sur des bases qui soient de citoyenneté commune.

Parlant du fait religieux, il y a la symbolique de la marche des Mourides. Quelle lecture peut-on avoir de cette présence islamique sénégalaise en territoire américain après le 11 septembre ?

La reconstitution des communautés émigrées se fait tout naturellement autour du phénomène religieux. La tendance à la reconstitution de la sociabilité sénégalaise épouse les contours de notre islam confrérique. Justement, cet islam confrérique acquiert, ici aux Etats Unis, une visibilité liée à des événements comme la marche des Mourides, la « Journée Cheikh Ahmadou Bamba » ou le projet de « Journée de la Tidjanya » en décembre. Ces manifestations sont en train de rendre visible l’islam confrérique sénégalais. Ce qui est intéressant dans cette Amérique post 11 septembre, c’est que les Américains se rendent compte, de plus en plus, que l’islam n’a pas forcément un visage arabe. Que c’est un monde d’une très grande diversité. Qu’en particulier, une majorité de pays africains sont des pays musulmans, l’islam étant la religion de la majorité de la population. Ils voient également un islam très différent, un islam confrérique, habité par le soufisme, qu’ils découvrent. Si en plus, ils savent, ce qui est le cas, par exemple, dans les milieux intellectuels, qu’un pays comme le Sénégal, avec une tradition très ancienne d’islamisation confrérique, se trouve aussi être un pays de tradition démocratique tout à fait respectable, cela contribue à détruire les stéréotypes associant pays musulmans et absence de démocratie. La grande question qui est posée, surtout au lendemain du 11 septembre est : « Est-ce que l’islam est compatible avec la démocratie ? »

Alors quelle réponse à cette question ?

C’est une question trop massive et qu’il ne sert à rien de poser de cette manière car on rate la véritable réponse. Il faut considérer des pays musulmans et relativement démocratiques pour voir ce qu’il en est et comment ces pays-là se présentent. Le Sénégal offre un cas intéressant. Un de mes collègues à Columbia University, le Pr Alfred Stépan, étudie justement le lien entre paramètres religieux, culturels et politiques. Sa recherche en ce moment porte sur les pays de culture islamique et démocratiques que sont le Sénégal, la Turquie, l’Indonésie ou la Malaisie. Voilà le genre d’attention que l’islam sénégalais est en train d’attirer.

Quelle lecture faites-vous de ce phénomène socio-culturel des Sénégalais qui conservent encore toute leur culture en terre américaine ?

Une très bonne question qui nous apprend quelque chose sur la société américaine en même temps sur la sénégalaise. L’Amérique, une nation de migrants, est très tolérante à la différence et l’accueille telle qu’elle est. A New York en particulier, l’on est tout à fait à l’aise pour vivre pleinement sa propre culture, dans sa propre identité, sans s’interroger sur le regard de l’Autre ou sur ce que signifie vraiment s’intégrer dans la société américaine. La manière, plutôt européenne, de considérer que l’intégration, c’est être le plus invisible possible, n’est pas une manière de voir américaine. Les communautés se présentent dans leur culture et on considère que c’est aussi une voie d’intégration, non un obstacle mais un moyen qui la facilite. Voilà ce que nous indique cette présence sénégalaise à propos de la société américaine.

Et qu’apprend-on sur la société sénégalaise ?

Que les Sénégalais, grands voyageurs devant l’Eternel, s’adaptent facilement. A Harlem, ce Little Sénégal avec ses restaurants sénégalais, ses boutiques où on entend des xassaïdes, peut rappeler Sandaga. Maintenant, je me demande ce qu’il en sera dans l’avenir. On assiste, sur le plan économique et immobilier en particulier, à un phénomène appelé ici gentrification (en France, on parlerait de boboïsation) : c’est une sorte d’embourgeoisement de Harlem qui fait qu’en particulier, l’immobilier devient de plus en plus cher. Nos compatriotes vivant à Little Sénégal, ont donc vu les prix immobiliers grimper vite et ça va continuer. Malheureusement, ils n’ont pas toujours acheté les lieux où ils vivent ou travaillent. Il est donc probable que Little Senegal, qui était en train de grandir, va se rétrécir dans les années à venir et que de nombreux compatriotes vont être obligés d’aller dans d’autres coins de New York peut-être moins chers.

Cela ne pose-t-il pas la question économique puisque dans le Little Sénégal, on voit les business sénégalais se développer. Quel avenir sur l’échiquier économique américain ?

Mon sentiment est que nous avons une immigration qui, malheureusement, est plus friable que les autres. Les immigrants des pays d’Europe l’Est arrivent avec, dans l’esprit, qu’ils vont s’installer et construire ici pour le futur, pour leurs enfants. Le Sénégalais arrive avec l’idée qu’il est là le temps de s’enrichir pour retourner au pays y construire sa maison et prendre une deuxième femme (rires…) Malheureusement, nous n’avons pas une immigration qui a les yeux tournés vers l’avenir, la construction de sa propre puissance socio-économique et politique au sein des Etats Unis. Ça va venir sûrement et je crois que maintenant, le tournant est en train de se réaliser avec les nouvelles générations. Des Sénégalais créateurs de business tout à fait florissants, n’ont pas eu cet esprit pionnier qui consiste à dire : « nous sommes ici pour rester et construire une communauté qui va compter sur l’échiquier de la ville et même du pays ».

La deuxième génération arrive, elle est formée à l’école américaine et va rester dans ce pays. Quelle forme d’intégration alors ?

Certainement cette génération, qui a grandi ici et se reconnait dans la culture américaine, part du principe que sa présence sur le sol américain va être durable, même si, il faut l’espérer, elle ne perd pas ses liens avec notre culture. Cela ne doit pas nous faire ignorer aussi le défi considérable auquel nos parents immigrés sont confrontés lorsqu’ils habitent dans des quartiers où les structures éducatives ne sont pas très bonnes et où l’environnement n’est pas très favorable à l’épanouissement des enfants. Parfois les enfants sont de véritables problèmes quand ils se mettent à imiter les pires aspects de la sous-culture. La meilleure manière de monter l’échelle sociale et de construire son avenir aux Etats-Unis, c’est l’éducation. Or, une partie de notre jeunesse ici n’est pas véritablement orientée vers les études. Souvent, les parents décident de les envoyer en bas âge au Sénégal pour y recevoir une éducation de base scolaire et coranique… avant de les faire revenir. Ce qui, malheureusement, signifie que l’opportunité éducative de l’émigration n’est pas pleinement saisie. Mais si un parent est obligé de faire deux à trois boulots, en même temps, pour subvenir aux besoins de sa famille, il n’aura pas le temps de s’occuper de ses enfants.

Ça pose alors le problème de l’avenir cette communauté…

Sur le plan prospectif, ça peut aller dans un sens comme dans un autre. Il est à craindre que, pour l’instant, le défi d’une bonne éducation de la prochaine génération soit effectivement immense, surtout dans les quartiers défavorisés des grandes villes où l’école du coin n’offre pas toutes les garanties d’une éducation solide et, parfois même, d’une bonne sécurité.

Est ce qu’on peut s’attendre à ce que cette communauté sénégalaise puisse monter sur le plan politique au niveau local et national ?

Les choses évoluent dans ce sens. Nous parlions de la deuxième génération qui, de plus en plus, va comprendre qu’elle est ici pour rester. Donc, elle finira par arriver sur l’échiquier politique. Des responsabilités locales sont confiées, de plus en plus, à des Africains issus de l’émigration. A Chicago, le responsable de la communauté sénégalaise était très introduit dans les milieux municipaux de la ville. On peut imaginer voir, dans les années à venir, des Sénégalais prendre des responsabilités politiques au niveau local et, avec un peu de chance, à un pallier supérieur.

Pour en revenir au Home Coming, comment vous le percevez ?

Le phénomène «  exode des cerveaux » est, à l’heure actuelle, une tendance lourde étant donné l’attraction des universités du Nord et la déliquescence de la plupart des universités africaines. Par conséquent il faut plutôt penser un réseau qui ferait que nos pays tireraient le meilleur parti de leur Diaspora installée à l’étranger : ce sont tous ces jeunes venus pour des études et qui ne rentrent pas.

Alors quel retour ?

La bonne question, concernant ceux installés dans les universités du Nord, aux Etats Unis ou au Canada et qui ne demandent qu’à apporter leur contribution à la vie culturelle, intellectuelle, universitaire dans nos pays, est : comment tirer avantage de leur présence où ils sont ? Ce n’est pas facile, il faut trouver des points d’insertion pour donner un contenu réaliste à un Home Coming qui sera plus des allers-retours.

OBAMA ET NOUS

Quelle serait l’influence du phénomène Obama s’il arrivait à être Président des Etats Unis sur la communauté sénégalaise et africaine puis d’une manière générale sur les relations avec l’Afrique ?

Il est extraordinaire de constater qu’après un moment de doute sur le leadership américain le monde est passé à une espèce d’enthousiasme pour ce qui se passe en Amérique autour de cette espèce de météore politique qu’est le Sénateur de l’Illinois, Obama. Sur le plan interne, on ne soulignera jamais assez l’importance que la représentation de sa carrière peut avoir pour les jeunes Africains-Américains ou les Africains vivant aux Etats Unis. Jusqu’à présent, leur imaginaire est plus dominé par des héros de l’industrie du spectacle et des loisirs, de la musique ou du sport. L’exemple d’Obama contribue à la force d’autres modèles et rappelle qu’il est là où il est parce qu’il a eu la meilleure éducation possible, dans les plus grandes universités, Columbia et Harvard. Que cela s’impose aussi dans l’imaginaire des jeunes noirs est tout à fait important et peut avoir un effet multiplicateur dans le futur.

Comment ?

Je reprends le fameux slogan de Obama (Yes we can), ça veut dire aussi « Yes we can be like him » (Ndlr : Oui nous pouvons être des Obama) et ne pas enfermer nos ambitions dans le seul rêve d’être de grands sportifs). Le message qu’il est en train de distiller dans la société américaine en général, dans la société noire américaine en particulier, en appelle à la responsabilité. Il est important que quelqu’un comme lui, dans la situation où il se trouve, puisse dire : « écoutez, nous ne pouvons pas continuer dans la manière dont nous nous comportons avec, par exemple, des jeunes tout à fait irresponsables qui ont des enfants n’importe comment, qui ne s’en occupent pas. Avoir des enfants, quand on est simplement un adolescent, c’est se couper de son propre avenir à l’école, c’est également faire que cet enfant lui-même ait un handicap pour son futur ». Obama s’est placé sur des thèmes comme celui-là pour dire à la société noire américaine ses quatre vérités. On ne peut pas simplement tout mettre sur le dos d’un racisme structurel de la société américaine ou du poids de l’Histoire qui fait que les Noirs sont où ils sont. C’est vrai qu’il faut en tenir compte mais dans un environnement défavorable, la bonne réaction consiste justement à être soi-même responsable pour se dire qu’il nous appartient, à nous Noirs, de construire un avenir meilleur qui passe nécessairement par une bonne éducation. Ces messages d’Obama font que sa candidature, quelle qu’en soit l’issue, en novembre, laissera des marques très profondes et aura une influence très positive sur l’avenir.

Avec l’Afrique, qu’est ce qui va changer ou pas ?

Je ne suis pas sûr qu’énormément de choses changeront dans les relations avec l’Afrique. Mais l’aspect symbolique est quand même extraordinaire. Une Administration Obama, démocrate, continuerait certainement une tradition d’ouverture vers le monde sous-développé avec un accent particulier sur l’Afrique. Cela tiendra aussi beaucoup au fait que le contient africain est en train de changer. Les présences indienne et chinoise entraînent une grosse différence. A mon avis c’est cela, beaucoup plus que l’incantation de l’appel à une ouverture américaine, qui va faire que le reste du monde va s’intéresser davantage à notre continent dans les années à venir.

Auteur : Baye Dame Wade (BDW)


lire aussi sur www.lesafriques.com (31 octobre 2008) : Souleymane Bachir Diagne : Professeur d’université aux Etats-Unis





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