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Les 270 milliards du MCC au Sénégal : les non-dits d’un piège libéral tendu à une agriculture à protéger plutôt

  Enregistrer au format PDF  envoyer l'article par mail title=    Date de publication : mardi 27 octobre 2009
L’idée du MCC est née au sommet mondial sur le financement du développement tenu à Monterrey au Mexique en mars 2002. Soit 6 mois après les attentats terroristes du 11 septembre attribués au fanatisme religieux qui se développe sur le lit de la pauvreté en même temps que qu’un autre fléau qu’est l’immigration illégale.

source : www.seneweb.com (contribution) - 12 Sep 2009

Le président BUSH reconnaissait que le combat contre le terrorisme et pour la sécurité des américains passait par l’éradication de la pauvreté dans le monde. Il en a fait le Défi (Challenge) du Millénaire (Millenium), qu’il compte relever à travers une Entreprise (Corporation) gouvernemental. C’est le MCC (Millenium Challenge Corporation) conçu pour travailler avec les pays pauvres. Il est doté d’un Fonds (Account) abondé exclusivement par le Congrès, comme instrument de mise en œuvre dénommé Millenium Challenge Account ( MCA ). Ce fonds est ouvert aux pays qui
- investissent dans les hommes,
- pratiquent la bonne gouvernance, et exercent
- la liberté économique. C’est cette 3ème conditionnalité qui mérite attention.

La liberté économique, appellation trompeuse du libéralisme, interdit toute entrave à la circulation des marchandises aux frontières, et veut que leurs prix sur les marchés soient déterminés par la loi de l’offre et la demande.

Dit autrement, la vingtaine de pays qui participent au MCA, acceptent que les produits américains, et ceux des autres pays, arrivent sur leurs marchés sans restrictions douanières, en contrepartie de leur droit théorique de vendre leurs produits où ils veulent mais sans préférence de prix.
Cette option est lourde de conséquences pour nos économies fragiles et nos agricultures pauvres.
Et c’est bien contre pareille que le Président WADE s’était insurgé en 2007 et avait commandité une marche à Dakar et à Bruxelles contre les APE, jusqu’à obtenir gain de cause.

Libéralisme
Au plan interne cette doctrine libérale, administrée à l’agriculture depuis 1979, a ruiné le secteur et installé la faim et la pauvreté dans le monde rural. Après 20 années sans Programme Agricole pour cause d’Ajustement Structurel, les rendements agricoles ont chuté drastiquement, les revenus des paysans se sont évaporés, le matériel agricole a vieilli, les terres sur-cultivées sont dégradées.
Seules les régions du Fleuve et des Niayes maintiennent encore de hauts niveaux de rendements pour un nombre restreint de spéculations telles que le riz, la tomate et l’oignon. Sur de petites surfaces cependant (moins de 1 ha) pour la grande majorité des familles, faute de terres aménagées. Globalement l’agriculture sénégalaise est dans une situation de maigre productivité car un actif dispose en moyenne de 0,5 ha et y produit entre 200 à 400 kg de céréales vivrières (mil, sorgho, maïs, riz, sésame, fonio). Sur cette quantité il prélève une partie à vendre pour rembourser les intrants et s’acheter des habits et des soins, car le revenu de l’arachide ne suffit plus. Le reste lui permet de vivre 4 à 6 mois de l’année, avant d’arriver sur le marché pour acheter de la nourriture avec l’argent tiré de la vente de ses animaux ou envoyé par un membre de la famille émigré.

Compétition
Comment une telle agriculture peut-elle être en compétition avec l’agriculture moto-mécanisée étasunienne, où un actif équipé d’un tracteur automatique, sur une exploitation de 100 ha produit 10 tonnes à l’hectare. Avec une récolte annuelle de 1000 tonnes il peut utiliser la moitié (en exagérant) pour rembourser tous ses frais d’exploitation et mettre 500 tonnes sur le marché en face des 200 kg apportés par le petit paysan sénégalais. Si les 2 vendent au même prix leur marchandise le paysan américain encaissera un revenu 250 fois plus élevé que celui du paysan sénégalais. Le rapport de productivité du travail (ce que rapporte une journée au champ) étant de 1 sur 250 en faveur de l’américain, ce dernier supporte plus les fluctuations des prix sur le marché que le sénégalais.

Quant au paysan marocain (car c’est l’exemple de WADE) il produit 6 t/ha sur 20 ha soit 180 tonnes l’an avec une capacité de mise en marché qui avoisine 100 tonnes contre 200 kg pour le sénégalais.

Ainsi, l’agriculteur américain comme le marocain pourra disposer, à partir de sa récolte, d’un revenu qui lui permet d’épargner et d’acheter de nouveaux équipements pour moderniser son exploitation et accroitre ou maintenir sa productivité. Le paysan sénégalais quant à lui dépendra de l’Etat pour ses intrants la saison prochaine, et travaillera avec le même matériel agricole, ou avec ses mains le cas échéant. Il ne pourra ni accroitre ni maintenir sa productivité et au moindre incident (mauvaise pluviométrie, attaques, maladie, panne de machine, etc.) il dépendra de l’aide alimentaire pour survivre jusqu’aux prochaines récoltes.

Vulnérabilité
Le seul moyen pour les paysans sénégalais de sortir de cette extrême vulnérabilité, c’est de disposer de revenus garantis par des prix stables et ascendants, sur une longue période, quelles que soient les conjonctures. Sans que cela ne corresponde à une augmentation des prix des produits céréaliers sur les marchés, car les producteurs qui vendent sont aussi des consommateurs qui achètent. Alors il faudra subventionner les prix aux producteurs pour protéger les revenus des paysans, et réguler l’accès des produits concurrents sur les marchés intérieurs. C’est la seule voie offerte à nos paysans pauvres pour détenir les moyens d’investir dans leurs exploitations familiales à partir des revenus qu’elles génèrent et non des aides et dons qu’on leur fait. Condition sine qua none d’une relance de la production agricole nationale. Or c’est connu que ces 2 pratiques (subventions et restrictions commerciales) sont proscrites par la doctrine du libéralisme fondateur du MCC.

Accaparement - agro-business - durabilité
Le MCA prévoit d’aménager 10.000 ha dans la Vallée, en réhabiliter 26.000 et construire des routes et pistes au Nord et au Sud. L’hypothèse sous-jacente étant que l’amélioration de l’environnement de la production agricole entrainera une hausse de la productivité et des revenus paysans. Et que si ces masses paysannes pauvres acquièrent des revenus consistants elles vont acheter les produits de leurs entreprises, et cela va induire une relance de l’économie américaine en berne depuis le choc du 11 septembre. Ce raisonnement ne vaut point pour le Sénégal. Car les terres aménagées dans la Vallée seront cédées à des coûts prohibitifs pour les paysans (1 million l’hectare selon une rumeur non démentie) pour amortir les investissements (une loi libérale aussi). Elles seront dans ce cas accaparées par des étrangers nantis, encouragés par les politiques foncières en vigueur, à s’emparer des terres pour les mettre en cultures, car c’est leur unique vocation. C’est l’explication à donner au récent scandale des terres de Mbane. Résultat : une possible et probable hausse de la production mais sans impact significatif sur la pauvreté et l’insécurité alimentaire des petits producteurs. Une augmentation toutefois non durable car réalisée par des producteurs-spéculateurs qui sont prêts à décamper dès que la rente foncière et écologique s’amenuise. C’est le propre de l’agro-business, contrairement aux producteurs autochtones qui restent quoi qu’il advienne, et de ce point de vue sont plus intéressés à préserver la ressource productive. Cette préoccupation de durabilité est loin d’être au centre de la vision libérale en agriculture, ce qui est une erreur dans le contexte de nos écosystèmes sahéliens fragiles et vulnérables, et de surcroit exposés aux changements climatiques.

Alors comment prendre les milliards du MCC et mettre le paysan pauvre et sa famille au cœur de la stratégie d’investissement ? Là est le vrai Challenge pour le MCA du Sénégal. Il faudra le relever en faisant sien la maxime de J. J ROUSSEAU : «  entre le fort et le faible la liberté opprime et la loi libère »

Faap Saly FAYE
Ingénieur Agronome


de Faap Saly FAYE, lire aussi sur www.seneweb.com (14 Mai 2009) : De la Révolution Rurale ! : Est-ce l’assaut final ou l’ultime combat ?

lire aussi sur www.ouestaf.com (10 Avril 2009) : Mise en œuvre du Millénium Challenge Account : le Ghana en tête de peloton

sur www.afriquejet.com (22 juillet 2009) : Millenium challenge account : Les mises en garde des Etats-Unis , par Baba Dembélé

sur www.lobservateur.sn (16 Sep 2009) : EN MARGE DE LA SIGNATURE DE L’ACCORD SUR LE MCA Wade débloque 5 milliards pour la résidence de l’ambassadeur du Sénégal à Washington, par Latir MANE & Baba AIDARA

et sur www.sununews.com (26 Octobre 2009) : MCa : Les raisons de la mise en rade de la plate forme de Diamniadio, par Birahim NDIAYE





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