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Mots croisés avec… Léandre-Alain Baker, réalisateur congolais : ‘J’ai hésité sur le choix de Katoucha’

Ramata de Léandre-Alain Baker, d’après le roman éponyme d’Abasse Ndione. Sortie française : 1er juin 2011

  Enregistrer au format PDF  envoyer l'article par mail title=    Date de publication : mercredi 1er juin 2011
Le réalisateur Léandre-Alain Baker explore souvent dans sa filmographie la psychologie de ses personnages. Et le film Ramata, sorti en février à Dakar, dont l’actrice principale est incarnée par la défunte Katoucha Niane, ne déroge pas à la règle. Dans cet entretien, le cinéaste congolais affirme qu’il a hésité sur le choix de la top pour tenir le rôle de Ramata.

source : www.walf.sn - mars 2011

WalFadjri : Pourquoi Ramata est montré à Dakar deux ans après sa sortie, en 2009, au Fespaco

Léandre-Alain BAKER : Il était temps que le film revienne à l’endroit où l’histoire m’a été confiée. Le film a été élaboré ici. C’est Moctar (Moctar Ndiouga Ba, producteur du film, Ndlr) qui a eu l’idée de tirer du roman d’Abass Ndione un long métrage. Deux ans plus tard, le film a été montré dans plusieurs festivals et c’est la première fois qu’il est montré aux Sénégalais, j’en suis très ravi. Pour moi, c’est la dernière épreuve. Quand on fait un film, il y a le scénario, le tournage, le montage, la post-production, etc. Ce sont plusieurs épreuves à surmonter. La dernière épreuve, c’est la projection et là on sait au moins que le film existe.

Vous semblez soulagé de ce que la projection ait enfin eu lieu à Dakar ?

On ne peut pas arriver quelque part, dire qu’on va raconter une histoire et s’en aller. Mon plus grand plaisir est que les techniciens qui ont travaillé sur ce film aient été là pour voir le travail réalisé en commun. Combien de films africains sont faits sans que les gens ayant travaillé là-dessus ne le voient jamais ? Mon but était que ceux qui ont travaillé sur le film puissent le voir.

Comment est née l’idée d’adapter au cinéma le roman d’Abass Ndione ?

Ramata d’Abass Ndione est une œuvre fleuve qui fait à peu près cinq cents pages. C’est un roman puzzle où il y a plusieurs histoires qui se nouent et se dénouent. L’idée, c’était de trouver un angle de narration qui ne soit pas exactement le roman. Une histoire comme Karmen, a cinquante adaptations, différentes les unes des autres. On a voulu simplement axé le film Ramata sur la figure féminine et incontestablement le désir féminin, le mystère que ce désir peut supposer. On a fait une histoire, comme on a voulu, comme on a pu et du mieux qu’on a pu. J’espère qu’on n’a pas trahi l’auteur. Même si quand on adapte un roman, je crois qu’il faut le trahir un peu. Si non il n’y a pas adaptation, mais transposition. Adapter c’est faire des choix de narration, en accord avec l’auteur du roman et le producteur.

Est-ce seul le désir féminin a guidé l’écriture du scénario ?

C’est quoi le film ? C’est l’histoire d’une femme bien mariée, avec un ministre d’Etat, qui habite dans une superbe villa, qui a une résidence secondaire, une voiture. Elle a tout. Mais au hasard de son chemin, elle croise un jeune homme de 25 ans, un malfrat, qui sort de prison. Et la vie de cette femme bascule … Il y a deux mondes qui se confrontent ici : le monde moderne et la tradition. Les riches et les pauvres. Mais cela par petites touches, et c’est Ramata qui est prise entre les deux. Pour moi, c’est une sorte de métaphore de l’Afrique capturée entre la modernité et la tradition. Cette femme représente le continent.

Quel message véhicule le film ?

Je suis pour le métissage intérieur et même spirituel. C’est cela que véhicule le film. L’Afrique doit se métisser entre ses traditions et la modernité. Pour le moment, elle est tiraillée. Il faut faire un mélange et de là naîtra quelque chose de plus beau. On ne peut pas renier nos traditions et on ne peut non plus épouser toutes les modernités du monde qui nous envahissent.

Qu’est-ce qui a guidé le choix de Katoucha Niane pour le rôle principal ?

Abass Ndione l’écrit sur la page de couverture : ‘C’est une femme, une espèce de Lollobrigida [star hollywoodienne des années 60, d’origine italienne, Ndlr], elle est extraordinairement belle, c’est une femme singulière’. En cherchant, la seule femme singulière qu’on a trouvée, c’est Katoucha. Avant tout, c’est le choix de Moctar [le producteur, Ndlr]. Moi, j’avais parfois quelques hésitations, comme elle n’était pas actrice. Mais après avoir eu des échanges et fait un travail en amont avec elle, dès les premières images, elle donnait quelque chose qui transcendait. Elle est d’une beauté singulière. Elle a un physique singulier. Elle a une présence étonnante. Et c’est ce que nous voulions. Vous me direz qu’il y a plusieurs femmes comme ça, mais Katoucha était top model et était connue dans le monde. Et quand vous faites un film, il faut une figure de proue.

L’avez-vous choisie pour sa renommée ?

Je ne suis pas dans le star system. Mais, il faut toujours quelqu’un qui tienne le gouvernail, et c’est souvent les acteurs. En Afrique, on pense que c’est le réalisateur. Pour nous, c’était bien que ce soit Katoucha, car elle était déjà connue dans le monde.

Et comment s’est fait le choix du premier rôle masculin, le repris de justice Ngor Ndong, interprété par Ibrahima Mbaye ?

Ibrahima, je le connaissais déjà avant. Il a joué dans le film Teuss Teuss (une fiction de Hubert Laba Ndao, Ndlr) où j’ai fait du coaching. Il venait du théâtre et avait une façon de jouer qui est très théâtrale – j’espère qu’il me contredira pas. J’ai essayé de l’amener à quelque chose de juste, de plus cinématographique. Et depuis, on est lié. Si demain je fais un autre film, je penserai à lui. Je crois qu’il est un des meilleurs acteurs que l’on connaît actuellement en Afrique.

On a constaté une grande diversité de nationalités dans le casting et dans l’équipe de tournage…

C’est un choix de production. C’est un film profondément sénégalais et panafricain. Il y a des techniciens qui sont camerounais, béninois, centrafricains, avec une actrice moitié Martiniquaise, moitié Trinidadienne et Belge, qui a joué le rôle de la patronne du café Copacabana. 80 % de l’équipe technique est composé de Sénégalais en plus des acteurs. C’est une bonne expérience et cela prouve que nous sommes capables avec nos propres forces, quels que soient nos moyens. On ne peut pas toujours attendre après l’Europe. Cette histoire-là, il fallait bien que nous la racontions, mais si l’Europe nous aide pour son aboutissement, on prend. Là, ce n’était pas le cas, on l’a fait avec nos moyens.

Avez-vous coaché Katoucha dans son rôle ?

Elle n’était pas la seule. Il y a eu beaucoup de direction d’acteur. On a travaillé en amont avec tous les acteurs. Ce n’est pas évident avec des acteurs africains de tourner en français. On a fait des ateliers, on a longuement discuté sur la langue, la façon de dire les choses. Le film est très peu bavard, il y a peu de dialogue, et quelques mots en wolof. Ce qui m’intéressait, c’était de travailler l’intériorité des personnages. J’avais demandé à mes acteurs de ne pas jouer du tout, d’être eux-mêmes. Et au finish, cela c’est bien passé.

Quel témoignage faites-vous sur Katoucha décédée avant la sortie du film ?

Le meilleur hommage qu’on puisse faire, c’est de voir le film. Pour moi, elle n’est pas morte, elle est vivante. Vous savez, il y a des morts inconnus, des gens qui sont morts et personne ne le sait. Là, dans le film Katoucha est là. Dans dix ans, on la verra et elle est toujours là et encore jeune alors que nous, nous allons vieillir. C’est la magie du cinéma.

Cette fiction cadre-t–elle avec votre filmographie ?

Non, j’ai souvent fait des courts métrages et des documentaires. C’est mon premier long métrage fiction. J’écris aussi des scénarios pour les uns et les autres, des pièces de théâtre, des romans, etc. Ce qui m’intéresse en général, c’est la psychologie. Pourquoi une femme bien mariée, à 50 ans, tombe amoureuse d’un jeune homme de vingt-cinq ans ? Est-ce que cela, même si c’est réprimé par la morale, peut se raconter ? De quel mal souffre-t-elle pour vivre cela ? Est-ce que ça vient d’un mal ou c’est simplement son désir ? J’aime bien les problématiques de désir, de choses parfois irrationnelles, inattendues. Parce qu’on est des hommes, et rien n’est écrit à l’avance. Il y a des surprises. Un jour tu es marié, tu es heureux et tout d’un coup, il se passe quelque chose et vous divorcez. Alors que vous étiez mariés pour la vie. C’est cela aussi que raconte Ramata. Mes thématiques tournent toujours autour de cela le métissage, la psychologie des personnages, les choses inattendues, les fractures intérieures. Si on dit ‘une belle femme doit s’habiller comme ça’, moi je veux savoir pourquoi elle doit s’habiller comme ça ? Dans un film, je questionne.

Vous êtes plus intéressé par les personnages féminins …

Oui. Je crois que je suis plus un cinéaste féministe. J’aime bien ce que racontent les femmes, ce qu’elles vivent. Je trouve qu’il y a matière à cinéma. Mais les personnages masculins, çà mènent à quoi ? Plus de gangs, de bandits, de voyous, etc., alors que les femmes portent en elles des choses simples puisqu’elles portent le monde, elles donnent la vie. Je suis plus sensible au combat des femmes, à ce qu’elles vivent intérieurement et même extérieurement. Il suffit d’aller dans un marché, voir comment font nos mères, nos sœurs.

Quand est-ce que vous êtes venu au cinéma ?

Je m’en souviens plus. Parce que comme j’écris, je suis comédien. On dira une quinzaine d’années.

Qu’est-ce qui vous y a amené ?

Le fait que les Africains lisent très peu et qu’ils soient envahis par des images venant du monde entier, des films indiens, sud américains, européens. Le cinéma est un outil plus abordable pour les Africains, puisque l’Afrique est un continent où la plupart des gens ne savent pas lire, ils ne s’intéressent pas à la lecture. Mais ils savent se regarder. Le cinéma m’a intéressé pour ça : pour dire voilà comment nous sommes. Je ne vais pas nous appauvrir, je vais nous rendre beau. Je ne ferais jamais un film où je raconterai le misérabilisme en Afrique. Même si je le fais, ce serait digne. Dans la pauvreté, il faut être digne.

Avez-vous abandonné le théâtre pour le cinéma ?

Je n’ai pas abandonné le théâtre. Seulement, je le fais de moins en moins parce qu’on ne peut pas tout faire. Mais ça reviendra. J’ai débuté au théâtre, au Congo et en France. Au pays, j’ai commencé avec le Théâtre de L’éclair , une compagnie congolaise avec Emmanuel Dongala. Dans l’hexagone, j’ai travaillé avec beaucoup de metteurs en scène, dont Peter Brook…

Pour qui faites-vous des films ?

Pour nous Africains, et après il faut que le reste du monde vienne vers nous. Mais je ne cherche pas à parler au reste du monde. C’est un miroir, je me raconte ma propre histoire. Il y a un poète qui disait : ‘Se raconter sa propre histoire en mourant de rire.’ C’est ainsi que je vois les choses.

Quel regard jetez-vous sur le cinéma africain  ?

Le cinéma se modernise grâce au numérique, car il y a une certaine jeunesse qui sait faire les choses autrement. Mais, il serait temps que nos pays s’intéressent au cinéma et l’aident parce que c’est une source de devises. Regardons ce qui se passe aux Etats-Unis, à part l’armement, c’est le cinéma qui apporte beaucoup plus d’argent. Ils sont vraiment dans la conquête du monde. Nous, on passe notre temps à regarder les films américains, européens, asiatiques. C’est à nous de relever les défis, car c’est important un peuple qui se regarde.

Y a-t-il des cinéastes qui vous ont transmis le virus du 7e art ?

Oui beaucoup. Comme on est au Sénégal, je citerai Djibril Diop Mambety, Samba Félix Ndiaye, qui n’a pas fait de fiction, mais dans ses documentaires il y a quelque chose qui peut faire école pour les jeunes : c’est comment on travaille sur du documentaire.

Quelles sont vos perspectives ?

J’ai un projet avec Moctar, mon producteur dans Ramata mais je ne préfère pas en parler. Les projets, souvent on en a et c’est compliqué. Cela peut être difficile à réaliser parce que les financements n’arrivent pas et puis ils tombent à l’eau. Je préfère attendre, mais on en a toujours.

Propos recueillis par Fatou K. SENE


lire aussi sur www.africine.org (29/07/2009) : Ramata, de Léandre-Alain Baker - Un film d’une grande poésie, par BARRY Saidou Alceny

et sur /www.afrik.com (1er juin 2011) : "Ramata" : à l’ombre du passé : Katoucha est l’héroïne du film de Léandre-Alain Baker , par Falila Gbadamassi





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